Douzième voyage en France depuis le début de l’invasion russe, et sans doute le plus urgent. Volodymyr Zelensky est attendu ce vendredi à l’Élysée pour un tête-à-tête avec Emmanuel Macron, suivi d’une conférence de presse et d’un déjeuner de travail. Le contexte, cette fois, dépasse la seule question ukrainienne : depuis treize jours, la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran aspire toute l’attention diplomatique mondiale. Et au Kremlin, on regarde la scène avec un intérêt non dissimulé.
L’Élysée redoute « l’effet d’éclipse »
C’est le terme choisi par les conseillers du président français eux-mêmes, rapporte Le Monde : un « effet d’éclipse ». Depuis le déclenchement des frappes israélo-américaines sur l’Iran le 1er mars, l’Ukraine a quasiment disparu des radars médiatiques et diplomatiques. Les sommets internationaux, les conversations téléphoniques entre chefs d’État, les sessions de crise : tout tourne autour du Moyen-Orient.
« Le message-clé, c’est de démontrer qu’aucune crise, aucun développement ne détournera notre attention de l’Ukraine », a déclaré un conseiller de l’Élysée. La présidence française veut montrer que Paris reste un « partenaire fiable », dont le soutien « ne faiblira pas ». Pour enfoncer le clou, Zelensky participera aussi à un échange avec des étudiants de Sciences Po dans l’après-midi, une manière de maintenir la cause ukrainienne dans le débat public français.
Côté Kremlin, la lecture est inverse. Moscou a estimé jeudi que cette visite parisienne illustrait la volonté de Kiev « d’entraver » un règlement pacifique du conflit, alors que Washington a proposé de nouvelles négociations entre Kiev et Moscou pour la semaine prochaine. « La seule entrave à la paix, aujourd’hui c’est la Russie », a rétorqué la présidence française.
Washington lâche du pétrole russe sur le marché
Le paradoxe le plus spectaculaire de cette crise tient en une décision : les États-Unis ont partiellement levé, jeudi, les sanctions sur le pétrole russe. Le secrétaire au Trésor Scott Bessent a annoncé sur X qu’une « autorisation temporaire » permettait désormais aux pays d’acheter du brut russe bloqué en mer. Motif invoqué : « maintenir les prix bas tout en faisant face à la menace iranienne ».
Le pétrole frôle les 100 dollars le baril depuis que l’Iran a bloqué le détroit d’Ormuz, goulet par lequel transite environ 20 % du brut mondial. Pour éviter que les prix ne s’envolent davantage, Washington a d’abord puisé 172 millions de barils dans ses réserves stratégiques, puis autorisé la vente de stocks russes immobilisés. Une manœuvre que l’émissaire russe Kirill Dmitriev n’a pas manqué de commenter : « Les États-Unis reconnaissent l’évidence, sans le pétrole russe, le marché mondial de l’énergie ne peut pas rester stable », a-t-il écrit sur Telegram, selon Le Monde.
La Russie profite ainsi d’un double dividende : ses revenus pétroliers grimpent avec le cours du baril, et ses stocks bloqués trouvent enfin preneurs. Donald Trump a lui-même reconnu que la hausse des prix bénéficiait aux États-Unis en tant que « premier producteur mondial de pétrole », tout en affirmant que la priorité restait d’empêcher l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire.
Des drones iraniens avec un « ADN » russe
Le lien entre les deux conflits ne se limite pas au pétrole. Le secrétaire britannique à la Défense, John Healey, a déclaré jeudi que les attaques de drones iraniennes portaient « la marque » des méthodes russes en Ukraine, rapporte la BBC. Le lieutenant-général Nick Perry, chef des opérations interarmées britanniques, a confirmé lors d’un briefing qu’il existait « définitivement » des signes d’un lien entre Moscou et Téhéran dans la façon dont les drones d’attaque sont utilisés.
« Personne ne sera surpris de croire que la main cachée de Poutine se trouve derrière certaines tactiques iraniennes », a ajouté Healey. Les forces britanniques basées à Erbil, dans le Kurdistan irakien, ont elles-mêmes abattu deux drones iraniens dans la nuit de mercredi à jeudi, selon le brigadier Guy Foden. La base a été touchée « à plusieurs reprises », blessant des soldats américains. Un militaire français, l’adjudant-chef Arnaud Frion, y a perdu la vie.
La coopération militaire russo-iranienne, déjà documentée dans le cadre du conflit ukrainien (l’Iran fournissant des drones Shahed à la Russie), semble désormais fonctionner dans les deux sens. Un transfert de savoir-faire qui inquiète les états-majors occidentaux.
L’Europe tiraillée, la Pologne en trouble-fête
Pendant que Paris tente de tenir les deux fronts, la cohésion européenne montre des fissures. Le président polonais Karol Nawrocki a opposé son veto, jeudi soir, à la participation de Varsovie au programme SAFE (Security Action for Europe), un mécanisme de prêts de l’Union européenne destiné à renforcer la défense du continent, rapporte Le Monde.
Le premier ministre Donald Tusk a dénoncé « un acte de trahison nationale ». Son ministre de la Défense a estimé que ce veto n’était « pas dirigé contre le gouvernement mais contre la sécurité de la Pologne ». Pour Nawrocki et le parti PiS, proches de Washington, SAFE risquerait d’exclure les entreprises d’armement américaines et de placer la Pologne « sous la botte allemande ». Le programme bénéficierait pourtant à quelque 12 000 entreprises polonaises, principalement en province.
Au même moment, le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte appelait les industriels de la défense à « travailler plus vite ». « Vous voyez à quelle vitesse nous pouvons épuiser nos stocks. Regardez le Moyen-Orient, regardez l’Ukraine », a-t-il lancé lors du salon Bedex à Bruxelles.
Un calendrier diplomatique sous tension
La visite de Zelensky à Paris s’inscrit dans une séquence diplomatique chargée. Washington a proposé de nouveaux pourparlers entre Kiev et Moscou pour la semaine prochaine, sous médiation américaine. L’autorisation temporaire de vente du pétrole russe court jusqu’au 11 avril. Et le nouveau guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei, a promis dans sa première déclaration publique de maintenir le détroit d’Ormuz fermé, selon DW, tout en menaçant les pays voisins abritant des bases américaines.
Pour Macron, le calcul est clair : chaque jour où l’Ukraine sort du champ de vision collectif renforce la position de Moscou. La Russie n’a pas besoin de gagner sur le terrain, il lui suffit que le monde regarde ailleurs assez longtemps. La prochaine échéance concrète sera la réponse de Kiev à l’offre de négociations américaine, attendue dans les jours qui viennent.