« Le gouvernement n’a fourni strictement aucune preuve que Jerome Powell ait commis un crime, hormis celui de déplaire au président. » En 27 pages, le juge fédéral James Boasberg vient de pulvériser l’enquête pénale lancée par le ministère américain de la Justice contre le patron de la Réserve fédérale. La décision, rendue publique vendredi 13 mars, requalifie toute l’affaire en outil d’intimidation politique.
Des travaux de bureaux comme cheval de Troie
Tout part d’un prétexte aussi improbable que révélateur. En janvier, le département de la Justice informe la banque centrale américaine qu’il ouvre une enquête sur de supposés dépassements de coûts dans la rénovation du siège de la Fed, à Washington. Des assignations à comparaître sont envoyées à des employés de l’institution, un geste sans précédent dans les 111 ans d’histoire de la Fed.
Powell réagit immédiatement par un communiqué public, rapporte le New York Times. « La question n’est pas de savoir si des travaux coûtent trop cher, déclare-t-il. C’est de savoir si la Fed pourra continuer à fixer les taux d’intérêt sur la base de données économiques, ou si la politique monétaire sera dictée par des pressions politiques. »
Le juge Boasberg lui donne raison sur toute la ligne. Dans sa décision, datée du 11 mars, il écrit qu’« une montagne de preuves suggère que les assignations ont été émises pour faire pression sur le président de la Fed, afin qu’il vote pour des taux plus bas ou qu’il démissionne ». Et de conclure, selon Deutsche Welle : « Les justifications du gouvernement sont si minces et infondées que le tribunal ne peut que conclure qu’elles sont des prétextes. »
Une ancienne de Fox News pilote l’enquête
L’enquête visait à obtenir des documents internes de la banque centrale via des citations à comparaître devant un grand jury. Elle était pilotée par Jeanine Pirro, procureure fédérale de Washington et ancienne animatrice de Fox News, nommée à ce poste par Donald Trump. Le président américain n’a jamais caché son hostilité envers Powell, qu’il avait pourtant lui-même nommé lors de son premier mandat en 2017.
Depuis son retour à la Maison-Blanche, Trump multiplie les attaques publiques contre le patron de la Fed, exigeant une baisse des taux d’intérêt pour doper l’économie américaine. Il a aussi tenté de renvoyer Lisa D. Cook, une autre gouverneure de l’institution, selon le New York Times.
Powell n’a pas plié. Le juge Boasberg a estimé que l’enquête n’avait pour « but dominant, sinon unique, que de harceler et d’intimider » le dirigeant de la Fed. Pirro a répliqué en qualifiant Boasberg de « juge militant » et en annonçant un recours en appel, indique Deutsche Welle.
Des juges et des jurés qui disent non, partout
Cette décision s’inscrit dans une série de revers judiciaires pour l’administration Trump, rapporte le New York Times. Au cours des derniers mois, juges et jurys à travers le pays ont rejeté ce qu’ils perçoivent comme des tentatives de substituer le pouvoir exécutif à l’état de droit. Les enquêtes pénales visant des adversaires perçus du président se sont presque systématiquement enlisées : les jurys refusent de prononcer des mises en examen, les juges remettent en cause le fondement des poursuites.
James Boasberg n’en est pas à son premier affrontement avec la Maison-Blanche. L’an dernier, il avait ordonné l’arrêt de vols de déportation accélérés, après que l’administration avait invoqué des lois datant du XVIIIe siècle pour justifier des expulsions sans procédure régulière. Trump l’avait alors traité de « fauteur de troubles » et d’« agitateur », réclamant sa destitution, ainsi que celle de tout juge osant lui donner tort.
Cette charge avait provoqué une intervention rare du président de la Cour suprême. John Roberts avait publiquement rappelé que « la destitution n’est pas une réponse appropriée à un désaccord sur une décision judiciaire ». Le processus d’appel classique existe précisément à cet effet, avait-il ajouté, selon Deutsche Welle.
Un sénateur républicain bloque le successeur de Powell
La décision de Boasberg ne tombe pas dans un vide politique. Le sénateur républicain Thom Tillis, membre de la commission bancaire du Sénat et en fin de mandat, avait annoncé dès janvier qu’il bloquerait l’examen de Kevin Warsh, le candidat choisi par Trump pour remplacer Powell à la tête de la Fed. Sa condition était limpide : que le ministère de la Justice abandonne l’enquête visant Powell.
Vendredi, Tillis a salué la décision du tribunal. « Nous savons tous comment ça va finir, a-t-il déclaré, selon Deutsche Welle. Le parquet de Washington devrait s’épargner une humiliation supplémentaire et passer à autre chose. » Le sénateur, qui achèvera son dernier mandat sans se représenter, a prévenu qu’un appel ne ferait que retarder la confirmation de Warsh. Le paradoxe est brutal : plus Trump s’acharne contre Powell, plus il empêche son propre candidat d’arriver en poste.
Ce que ça change pour les taux en Europe
L’affaire dépasse les frontières américaines. La Réserve fédérale fixe les taux directeurs qui influencent le cours du dollar, les flux de capitaux mondiaux et, par ricochet, les décisions de la Banque centrale européenne. Si un président américain pouvait forcer la main du patron de la Fed, l’indépendance même des banques centrales serait remise en question, avec des conséquences directes sur la politique monétaire de la zone euro.
La présidente de la BCE, Christine Lagarde, avait alerté sur ce risque en estimant qu’une ingérence politique dans la politique monétaire américaine représenterait « un danger sérieux » pour la stabilité financière mondiale, rapportait Deutsche Welle. Pour les épargnants et emprunteurs européens, le scénario est concret : une baisse artificielle des taux américains affaiblirait le dollar, renchérirait l’euro et compliquerait les exportations du continent. Les taux des crédits immobiliers en Europe, déjà sous pression, pourraient voir leur trajectoire modifiée par des décisions prises à Washington sous contrainte politique.
Le mandat de Jerome Powell expire le 15 mai. Si le recours de Pirro échoue et que Tillis maintient son blocage au Sénat, Trump se retrouvera dans l’impasse : un patron de la Fed qui refuse de partir, un remplaçant incapable d’être confirmé, et un pouvoir judiciaire qui rappelle ses limites constitutionnelles.