Septième auteur le plus cité en sciences humaines, plus de 14 000 ouvrages consacrés à sa pensée. Jürgen Habermas est mort samedi 14 mars à Starnberg, en Bavière, à l’âge de 96 ans. La maison d’édition Suhrkamp a confirmé le décès. Le philosophe allemand laisse une œuvre colossale, articulée autour d’une question obsédante : comment les démocraties survivent-elles quand leurs citoyens cessent de se parler ?

De Nuremberg à la Théorie critique

Né à Düsseldorf en 1929, Habermas grandit dans une famille bourgeoise, conservatrice, ni critique ni fervente du régime nazi. À 15 ans, il est envoyé défendre le front occidental. Un an plus tard, les images du procès de Nuremberg provoquent un choc fondateur. « Je suis moi-même un produit de la rééducation », dira-t-il en 1979, résumant en une phrase le basculement de toute une génération.

Doctorat en philosophie à Bonn en 1954, puis passage à l’Institut de recherche sociale de Francfort en 1956, comme assistant de Theodor Adorno. C’est le berceau de l’École de Francfort, ce courant intellectuel qui tente de comprendre comment la raison des Lumières a pu engendrer le nazisme. Habermas y reste trois ans avant d’être écarté par Max Horkheimer, qui le juge trop proche du marxisme, rapporte son biographe Stefan Müller-Doohm.

L’espace public, soixante ans avant les réseaux sociaux

En 1962, Habermas publie sa thèse d’habilitation : L’Espace public (Strukturwandel der Öffentlichkeit). Il y retrace comment, au XVIIIe siècle, les cafés londoniens, les salons parisiens et les journaux d’opinion ont créé un lieu où des citoyens ordinaires débattaient des affaires communes, hors du contrôle de l’État et du marché. Cet espace s’est ensuite dégradé, rongé par la propagande politique, la publicité commerciale et la concentration des médias.

L’ouvrage, traduit en anglais seulement en 1989, devient un classique mondial. Quand des chercheurs analysent aujourd’hui l’impact de Facebook, de X ou de TikTok sur le débat démocratique, ils partent presque toujours du cadre posé par Habermas il y a plus de soixante ans. Lui-même n’a jamais ouvert de compte sur un réseau social, mais son diagnostic de 1962, la colonisation de la sphère publique par des intérêts privés et des discours émotionnels, décrit avec une précision troublante le fonctionnement des plateformes numériques. L’algorithme qui privilégie l’indignation au raisonnement, la bulle de filtre qui remplace le café où l’on croisait des opinions contraires : Habermas avait cartographié le problème avant que la technologie ne l’aggrave.

De Heidegger au Kosovo, la démocratie en actes

Habermas ne se contente pas de théoriser. En 1953, encore étudiant, il publie dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung une critique cinglante de Martin Heidegger, qui avait évoqué « la vérité intérieure et la grandeur du mouvement nazi » dans ses cours de 1935 sans jamais se rétracter, rapporte la Stanford Encyclopedia of Philosophy. Le geste prend tout son sens dans l’Allemagne d’après-guerre : un philosophe de 24 ans somme le penseur le plus célèbre du pays de rendre des comptes.

En 1964, il reprend la chaire de philosophie et de sociologie de Francfort, succédant à Horkheimer. Quatre ans plus tard, il inspire les mouvements étudiants qui réclament une démocratisation de la société allemande, tout en se retournant contre les franges radicales tentées par la violence. Il leur lance l’expression « fascisme de gauche », un terme qu’il reconnaîtra ensuite comme excessif.

En 1971, il prend la codirection de l’Institut Max Planck de Starnberg, où il rédige son ouvrage le plus ambitieux : la Théorie de l’agir communicationnel (1981). Deux volumes, une thèse limpide : c’est par le langage et la discussion raisonnée, pas par la force ni par le marché, que les sociétés progressent. L’idée peut sembler naïve. Elle a pourtant fondé la manière dont l’Allemagne fédérale s’est reconstruite : non pas en imposant d’en haut, mais en cultivant une culture du consensus.

En 1999, il soutient l’intervention de l’OTAN au Kosovo : « Si aucun autre moyen n’existe, les voisins démocratiques doivent pouvoir intervenir rapidement avec une aide d’urgence légitimée par le droit international. » En 2015, il défend le droit d’asile en pleine crise migratoire européenne, rapporte Deutsche Welle.

Rivaux puis alliés, Habermas et les penseurs français

La relation entre Habermas et la philosophie française a été tumultueuse. Dans Le Discours philosophique de la modernité (1985), il critique sévèrement Michel Foucault, Jacques Derrida et les penseurs postmodernes, qu’il accuse de saper les fondements de la raison et du projet démocratique. Les échanges sont vifs, les incompréhensions profondes.

En 2003, retournement inattendu. Habermas et Derrida cosignent dans Libération un manifeste appelant à une politique étrangère européenne commune, face à l’invasion de l’Irak par les États-Unis. Deux penseurs longtemps opposés, réunis par l’urgence politique. En 2018, Habermas reçoit le prix franco-allemand des médias, consécration d’un dialogue intellectuel avec la France qui a duré un demi-siècle.

1 700 pages à 90 ans et un prix refusé par principe

Passé 90 ans, Habermas ne ralentit pas. En 2019, il publie Auch eine Geschichte der Philosophie, 1 700 pages en deux tomes retraçant l’évolution de la rationalité humaine. La Boston Review le qualifie de « chef-d’œuvre d’érudition et de synthèse ».

Deux ans plus tard, il accepte un prix de 225 000 euros des Émirats arabes unis, puis se ravise. « C’était mal », tranche-t-il, refusant d’être associé à une monarchie accusée de réprimer la liberté d’expression, relate Deutsche Welle. Le geste résume l’homme : les principes avant l’argent, la cohérence avant le confort.

Un astéroïde aux confins du système solaire

Le Times Higher Education Guide classe Habermas au septième rang des auteurs les plus cités en sciences humaines et sociales. La littérature consacrée à son œuvre dépasse les 14 000 ouvrages et articles, selon Deutsche Welle. Né avec une fente labiale, moqué enfant pour ses difficultés à s’exprimer, il a fait de la communication le combat d’une vie entière. Son biographe Stefan Müller-Doohm y voit la racine de son obsession pour le dialogue.

En 2017, lors du forum « Quel avenir pour l’Europe ? » à Berlin, Habermas prévenait : « L’unification européenne est restée un projet d’élites parce que les responsables politiques ont évité d’impliquer le grand public dans un débat éclairé sur les scénarios d’avenir. » Passé 90 ans, il publiait encore, 1 700 pages d’un trait. Un astéroïde découvert en 1999 porte son nom et poursuit sa course silencieuse aux confins du système solaire.