« Couvrez la guerre positivement, ou perdez votre licence. » Ce n’est pas une réplique de série dystopique. C’est la position officielle du président de la FCC, le gendarme américain de l’audiovisuel, exprimée samedi 14 mars 2026 sur le réseau social X.

Le patron de la FCC menace les chaînes

Brendan Carr, nommé à la tête de la Federal Communications Commission par Donald Trump, a publié samedi un avertissement à l’ensemble des diffuseurs américains. « Les chaînes qui diffusent des canulars et des déformations de l’information, aussi connus sous le nom de fake news, ont une chance de corriger le tir avant le renouvellement de leur licence », a-t-il écrit sur X.

Le message est limpide : les médias qui couvrent la guerre en Iran sous un angle critique s’exposent à des sanctions administratives. Les chaînes américaines doivent renouveler leur licence de diffusion périodiquement auprès de la FCC. Brendan Carr sous-entend que ce renouvellement pourrait leur être refusé.

Selon Al Jazeera, qui a documenté l’escalade, cette sortie fait suite à un message de Trump lui-même sur Truth Social, dans lequel le président accuse les médias d’avoir prétendu que des avions-ravitailleurs américains avaient été « détruits » lors d’une frappe iranienne en Arabie saoudite. « Quatre des cinq avions n’ont subi pratiquement aucun dommage et sont déjà en service », a écrit Trump, ajoutant : « Ces torchons veulent en fait que nous perdions la guerre. »

Du cas Jimmy Kimmel à la censure de guerre

Ce n’est pas la première fois que Brendan Carr brandit la menace des licences. L’an dernier, il avait ciblé la chaîne ABC et les distributeurs du programme de l’humoriste Jimmy Kimmel, dont les monologues nocturnes se moquaient régulièrement du président. « On peut régler ça à l’amiable ou à la dure », avait lancé Carr dans un podcast. ABC avait temporairement suspendu l’émission de Kimmel dans la foulée.

En février 2026, la FCC avait ouvert une enquête sur l’émission « The View », accusée de propager de la désinformation. Le même mois, Carr avait envoyé une note générale aux diffuseurs, les exhortant à « opérer dans l’intérêt public », formulation suffisamment vague pour couvrir à peu près tout.

La progression est nette. Première étape : viser les humoristes. Deuxième étape : viser les émissions de débat. Troisième étape : viser la couverture d’une guerre en cours. Chaque palier rend le suivant un peu plus normal.

Les sénateurs et les juristes réagissent

Le sénateur démocrate Brian Schatz (Hawaï) a réagi immédiatement sur X : « C’est une directive claire : couvrez la guerre de manière positive, ou vos licences risquent de ne pas être renouvelées. C’est bien pire que l’affaire de l’humoriste. Les enjeux sont autrement plus élevés. Il ne parle pas de talk-shows de fin de soirée, il parle de la couverture d’une guerre. »

Aaron Terr, directeur du plaidoyer public de la FIRE (Foundation for Individual Rights and Expression), une organisation américaine de défense de la liberté d’expression, a condamné les propos du président de la FCC. « Le Premier Amendement n’autorise pas le gouvernement à censurer les informations sur la guerre qu’il mène », a-t-il déclaré sur X.

Le Premier Amendement de la Constitution américaine interdit au Congrès, et par extension aux agences fédérales, de restreindre la liberté de la presse. La FCC n’a théoriquement pas le pouvoir de retirer une licence en raison du contenu éditorial d’une chaîne. Mais la menace, même juridiquement fragile, produit ses effets : quand le régulateur laisse entendre qu’il pourrait agir, les rédactions ajustent leur couverture par précaution.

Le Pentagone veut des gros titres « patriotiques »

Parallèlement, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, ancien présentateur de Fox News, a tenu un briefing vendredi dans lequel il a demandé aux journalistes de rédiger des titres plus optimistes. Il a critiqué les bandeaux de certaines chaînes affichant « La guerre au Moyen-Orient s’intensifie », proposant à la place : « L’Iran de plus en plus désespéré. Parce qu’ils le sont. Ils le savent, et vous aussi, si vous l’admettiez. »

Hegseth a ciblé CNN en particulier, pour un reportage affirmant que l’administration avait sous-estimé les risques de fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran. Il a conclu en souhaitant publiquement que David Ellison, fils du milliardaire Larry Ellison, proche allié de Trump, reprenne rapidement le contrôle de CNN via le projet de rachat en cours. « Plus vite David Ellison prendra cette chaîne en main, mieux ce sera. »

Une guerre impopulaire, une presse sous pression

Les sondages donnent un contexte essentiel à ces pressions. Selon une enquête récente de l’institut Quinnipiac, 53 % des électeurs américains s’opposent à l’action militaire contre l’Iran. L’opposition monte à 89 % chez les démocrates et 60 % chez les indépendants. Seule la base républicaine soutient majoritairement les frappes.

La guerre, lancée conjointement avec Israël le 28 février, a été jugée contraire au droit international par de nombreux juristes, qui y voient une agression non provoquée. Trump multiplie les déclarations de victoire (« On a gagné. Dès la première heure, c’était fini », a-t-il lancé lors d’un meeting dans le Kentucky cette semaine), tandis que l’Iran poursuit ses attaques sur les forces américaines dans la région et maintient le blocus du détroit d’Ormuz.

L’écart entre le discours triomphaliste et la réalité du terrain crée une tension que l’administration tente visiblement de résoudre non pas en changeant de stratégie, mais en changeant ce que les médias ont le droit de montrer.

L’effet de souffle pour la presse mondiale

L’affaire dépasse les frontières américaines. Quand la première puissance mondiale instaure un précédent de pression réglementaire sur la couverture d’un conflit armé, cela envoie un signal à tous les gouvernements qui disposent d’un régulateur audiovisuel. En France, l’Arcom dispose de pouvoirs de sanction sur les chaînes de télévision et de radio. Au Royaume-Uni, l’Ofcom remplit un rôle similaire.

Aucune de ces instances n’a encore réagi aux événements de Washington. Reporters sans frontières, qui avait classé les États-Unis au 55e rang de son Index mondial de la liberté de la presse en 2025, pourrait être amenée à réviser ce classement si les menaces de la FCC se concrétisent lors des prochains renouvellements de licences, attendus dans les mois à venir.