Les bombes sont britanniques. Les missiles qui les transportent, eux, sont américains. Cette dépendance vieille de plus de 60 ans est devenue un problème de souveraineté aux yeux d’Ed Davey, chef des Libéraux-Démocrates. Lors de la conférence de printemps de son parti à York, dimanche 15 mars, il a réclamé la construction d’un arsenal nucléaire « véritablement, vérifiablement » britannique, sans aucune pièce made in USA.
Des ogives anglaises sur des fusées américaines
Le Royaume-Uni est la troisième nation au monde à avoir testé une bombe atomique, en 1952 dans le cadre de l’opération Hurricane, trois ans seulement après l’Union soviétique. Mais au lieu de développer son propre système de missiles, Londres a fait un choix inverse à celui de Paris : s’appuyer sur la technologie américaine pour porter ses ogives.
Quatre sous-marins de la classe Vanguard patrouillent en permanence dans les océans, armés de missiles Trident II D-5 fabriqués par le groupe américain Lockheed Martin. Les têtes thermonucléaires, elles, sortent de l’Atomic Weapons Establishment, en Angleterre. Le premier ministre a le doigt sur le bouton. Mais sans les missiles de Washington, ce bouton ne sert à rien.
C’est ce paradoxe qu’Ed Davey veut résoudre. « Trump a prouvé qu’on ne peut pas compter sur l’Amérique comme allié fiable », a-t-il déclaré à ses militants, selon la BBC. « Notre dissuasion doit être véritablement la nôtre, pas dépendante de Trump ou de son éventuel successeur. »
Un plan en deux temps et un chèque en blanc
La proposition des Lib Dems se découpe en deux phases. D’abord, rapatrier sur le sol britannique la maintenance et l’entretien du système Trident actuel. Ensuite, développer un missile balistique entièrement conçu et fabriqué au Royaume-Uni, destiné aux futurs sous-marins de la classe Dreadnought dont la mise en service est prévue à l’horizon 2028.
Le parti n’a pas chiffré sa proposition. Le programme Trident actuel a coûté 12,5 milliards de livres sterling à l’acquisition, soit environ 23 milliards de livres aux prix de 2024-2025, et son fonctionnement annuel pèse quelque 3 milliards de livres, selon les données du ministère de la Défense britannique. Développer un missile balistique sous-marin à partir de zéro coûterait bien davantage. Pour donner un ordre de grandeur, le programme américain Trident II a englouti des dizaines de milliards de dollars sur plusieurs décennies.
« Le Royaume-Uni possède les meilleurs scientifiques, les meilleurs ingénieurs, les meilleurs constructeurs au monde. Alors construisons notre propre force de dissuasion véritablement indépendante ici, au Royaume-Uni », a lancé Davey.
Le modèle français, longtemps moqué, aujourd’hui envié
Les Lib Dems citent eux-mêmes l’exemple français pour prouver que leur projet est réalisable. De l’autre côté de la Manche, la Force de dissuasion fonctionne sans composant américain depuis ses débuts. Charles de Gaulle avait posé dès les années 1950 un principe devenu un dogme national : ne jamais confier la défense du pays à un protecteur étranger, fût-il allié.
La France fabrique ses propres sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), ses propres missiles balistiques M51 et ses propres têtes nucléaires au Commissariat à l’énergie atomique (CEA). En 2026, Emmanuel Macron a même annoncé un renforcement de l’arsenal français, avec des effectifs gardés confidentiels, tout en invitant huit pays européens à rejoindre un projet de défense nucléaire commune.
Pendant des décennies, les Britanniques ont considéré le modèle français comme coûteux et redondant. L’accord de Nassau de 1962 avec les Américains leur paraissait plus pragmatique. Mais la guerre en Iran et l’imprévisibilité de Donald Trump ont retourné le miroir. Ce que Londres voyait comme un luxe gaullien ressemble aujourd’hui à de la prévoyance.
Un parti antinucléaire qui découvre le réalisme
Le virage est d’autant plus remarquable que les Libéraux-Démocrates ont historiquement milité pour le désarmement unilatéral. Des figures majeures du mouvement libéral britannique ont fait campagne pendant des années pour l’abandon pur et simple de l’arme atomique. Des sources du parti, citées par la BBC, assurent que la conviction en faveur du désarmement reste intacte. Mais la « réalité de la situation mondiale » impose, selon eux, un pragmatisme nouveau.
La réponse du ministère de la Défense est restée sobre. « Notre force de dissuasion nucléaire indépendante protège le pays chaque minute de chaque jour », a déclaré un porte-parole, ajoutant que la relation entre Londres et Washington restait « profonde et de longue date ». Le Strategic Defence Review de 2025 confirme que la dissuasion nucléaire modernisée restera « la pierre angulaire » de la défense du Royaume-Uni et de son engagement envers l’OTAN.
Un sondage YouGov de juin 2025 révélait que 50 % des adultes britanniques soutenaient le remplacement du Trident par un système au moins aussi puissant. La question n’est plus de savoir si le Royaume-Uni conservera l’arme nucléaire, mais si cette arme restera sous dépendance technologique américaine ou deviendra pleinement souveraine.
L’Europe à deux vitesses nucléaires
Le débat britannique met en lumière une asymétrie au sein de l’Europe. Seuls deux pays du continent possèdent l’arme nucléaire. L’un, la France, maîtrise l’intégralité de sa chaîne de production. L’autre, le Royaume-Uni, dépend de son allié transatlantique pour la composante la plus critique de son arsenal, les vecteurs balistiques.
Le Parlement britannique doit se prononcer dans les prochains mois sur le budget du programme Dreadnought. Si la proposition des Lib Dems reste aujourd’hui minoritaire, elle alimente un débat qui dépasse les lignes partisanes. Avec des dépenses de défense en hausse dans toute l’Europe, rapportées aussi bien par Deutsche Welle que par franceinfo dans le contexte de la guerre contre l’Iran, la question de la souveraineté militaire européenne n’a jamais été aussi concrète.