277 mètres de long, des réservoirs chargés de gaz naturel liquéfié, du fioul lourd et du gazole. Et pas un seul marin à bord. Dimanche à la mi-journée, l’épave de l’Arctic Metagaz flottait à 50 milles nautiques au sud-ouest de Malte, selon des images aériennes de l’AFP. Le méthanier russe, gravement endommagé par un incendie début mars, continue sa dérive en Méditerranée centrale sous l’œil inquiet des garde-côtes maltais et italiens. C’est la première fois qu’un navire transportant du GNL est ciblé depuis le début du conflit russo-ukrainien. Et le contenu de ses cuves transforme cette épave en bombe écologique flottante.

Des drones navals lancés depuis la côte libyenne

Le 3 mars, l’Arctic Metagaz naviguait au large de Syrte, en Libye, quand il a été touché. Le ministère russe des Transports a accusé l’Ukraine d’avoir lancé « des vedettes sans équipage » depuis les côtes libyennes. L’autorité portuaire libyenne a décrit de son côté « des explosions soudaines suivies d’un violent incendie ». Ses 30 membres d’équipage ont été évacués, selon Moscou.

Dix jours plus tard, le navire dérive toujours. Pas de remorqueur. Pas d’équipage de fortune. Pas de destination. Vladimir Poutine a qualifié l’attaque d’« acte terroriste ». Kiev n’a pas réagi publiquement.

La Russie affirme que les drones provenaient de Libye, ce qui, si cela se confirmait, marquerait une extension géographique des opérations ukrainiennes bien au-delà de la mer Noire. Jusqu’ici, l’Ukraine avait concentré ses frappes maritimes sur les navires militaires russes en mer Noire et en mer d’Azov, coulant ou endommageant plusieurs bâtiments. Frapper un navire civil en Méditerranée, à des milliers de kilomètres du front, représenterait un tournant dans la guerre navale.

Deux trous dans la coque, du gaz à moins 162 °C dans les cuves

Les photos aériennes prises dimanche par l’AFP révèlent une coque noircie par les flammes, percée de deux trous de chaque côté à mi-hauteur. Les réservoirs sphériques de GNL, visibles sur le pont supérieur, paraissent intacts. C’est à la fois une bonne nouvelle et un motif d’inquiétude.

Le gaz naturel liquéfié est maintenu à moins 162 °C dans des cuves isolées. Tant que l’isolation tient, la cargaison reste stable. Si elle se fissure, le GNL se réchauffe, se vaporise et forme un nuage inflammable susceptible de s’enflammer au contact de la moindre source de chaleur. Le WWF a alerté sur ce scénario : une fuite pourrait « provoquer des incendies » et entraîner une « pollution durable de l’eau et de l’atmosphère ».

Les autorités italiennes précisent que le navire transporte aussi « d’importantes quantités de fioul lourd et de gazole », carburants nécessaires à sa propulsion. Selon l’autorité portuaire libyenne, la cargaison de GNL était destinée à l’Égypte.

Un navire sanctionné avant même l’attaque

L’Arctic Metagaz n’est pas un méthanier ordinaire. Avant le 3 mars, il figurait déjà sur les listes de sanctions de l’Union européenne et des États-Unis. Le motif : son appartenance à la « flotte fantôme » russe, ce réseau de pétroliers et méthaniers que Moscou utilise pour exporter ses hydrocarbures en contournant les restrictions occidentales imposées depuis 2022.

L’Organisation maritime internationale (OMI) estime que cette flotte compte entre 300 et 600 navires. Leur profil est toujours le même : un âge avancé, une maintenance défaillante, des propriétaires dissimulés derrière des sociétés écrans, et une assurance inexistante ou frauduleuse. Quand l’un de ces bâtiments tombe en panne ou prend feu, personne ne se présente pour régler la facture.

L’Europe a déjà croisé le problème, mais à quai. En Belgique, les autorités ont arraisonné le pétrolier Ethera. En France, le Grinch a fini par quitter le port après une amende. Ces épisodes concernaient des navires à l’arrêt, dans des ports contrôlés. L’Arctic Metagaz, lui, dérive librement en haute mer avec 277 mètres de cargaison inflammable.

Malte et l’Italie surveillent, sans pouvoir intervenir facilement

Les garde-côtes maltais et italiens suivent la trajectoire de l’épave. Mais intercepter et remorquer un méthanier de cette taille en pleine mer, sans personne à bord pour faciliter l’accrochage, relève du défi technique. Les conditions météo en Méditerranée centrale compliquent encore les opérations. Et la nature du chargement impose des précautions que les moyens classiques de remorquage ne permettent pas toujours de garantir.

La situation soulève aussi une question de responsabilité. Le propriétaire réel du navire reste flou, caché derrière un montage de sociétés écrans typique de la flotte fantôme. La Convention internationale sur la responsabilité civile pour les dommages dus à la pollution par les hydrocarbures prévoit en théorie une couverture. En pratique, elle suppose un propriétaire identifiable et un assureur solvable. Pour l’Arctic Metagaz, aucune de ces deux conditions n’est remplie.

600 navires fantômes, un seul en feu pour l’instant

Le conflit ukrainien a ajouté un risque que les institutions maritimes n’avaient pas anticipé : un belligérant qui cible les navires de la flotte fantôme au milieu d’une des mers les plus fréquentées du monde. Si Kiev a frappé l’Arctic Metagaz depuis la Libye, comme Moscou l’affirme, d’autres cargos du même réseau pourraient se retrouver dans le viseur.

L’OMI a adopté en octobre 2023 une résolution définissant pour la première fois les « navires fantômes ». Mais le texte ne prévoit aucun mécanisme contraignant. Le 14e paquet de sanctions européennes, durci en juin 2024, a ciblé une cinquantaine de tankers. L’OMI en recense entre 300 et 600 en circulation.

L’Arctic Metagaz continue de se rapprocher des côtes européennes. Chaque jour de dérive augmente le risque d’échouage ou de fuite. Si une catastrophe environnementale se produit, la facture de dépollution tombera sur les États riverains. Sans assureur identifié ni propriétaire joignable, Malte et l’Italie devront assumer seules les coûts. La prochaine réunion du comité juridique de l’OMI est prévue en juin. D’ici là, l’épave continue d’avancer.