Pendant près de vingt ans, ses moindres mots faisaient bouger des milliards de dollars. Alan Greenspan, qui a dirigé la Réserve fédérale américaine de 1987 à 2006, est mort lundi à son domicile, à l’âge de 100 ans. Son épouse, la journaliste Andrea Mitchell, a indiqué à NBC News que le décès était lié à des complications de la maladie de Parkinson.

Un saxophoniste devenu maître des marchés

Rien ne le destinait à devenir l’homme le plus écouté de la finance mondiale. Né à New York en 1926, fils d’un courtier, le jeune Greenspan rêve d’abord de musique. Il étudie la clarinette et le saxophone à la prestigieuse école Juilliard, puis tourne quelque temps dans un orchestre de jazz. Tenir les comptes de la tournée l’amuse finalement plus que jouer.

Il bascule vers l’économie, fréquente le cercle très fermé de la romancière Ayn Rand, théoricienne d’un capitalisme sans entraves, et monte son propre cabinet de conseil. Conseiller du président Gerald Ford dans les années 1970, il prend la tête de la banque centrale sur décision de Ronald Reagan, en août 1987. Il a 61 ans. Il ne quittera le poste que dix-neuf ans plus tard.

Deux mois en poste, déjà un krach

Son baptême du feu arrive vite. Le 19 octobre 1987, Wall Street dévisse de 22 % en une seule séance, le pire lundi de son histoire. Greenspan ouvre en grand les vannes du crédit, inonde les banques de liquidités et coupe court à la panique. Les marchés se stabilisent en quelques jours. Sa réputation de pompier des crises naît ce jour-là.

De cette épreuve, il tire une méthode qui deviendra sa signature : parler beaucoup pour ne rien dire de clair. « Si vous m’avez trouvé trop clair, c’est que vous m’avez sûrement mal compris », ironisait-il devant les parlementaires. Les analystes scrutaient chacune de ses phrases comme des prophéties. Les médias américains le surnomment l’« Oracle », quand le journaliste Bob Woodward le baptise « Maestro » dans un livre à succès paru en 2000.

Dix-neuf ans, quatre présidents

Reagan, George Bush père, Bill Clinton, George W. Bush : quatre présidents, de droite comme de gauche, lui ont renouvelé leur confiance. Du jamais-vu pour une fonction aussi sensible. Dans les années 1990, l’Amérique enchaîne croissance, quasi plein-emploi et euphorie boursière, et Greenspan en récolte les lauriers. À Washington, on le présente comme le deuxième homme le plus puissant du pays. En 1999, il pousse à la déréglementation du secteur bancaire, une décision qu’on lui reprochera amèrement une décennie plus tard.

Il a pourtant tenté d’avertir. En décembre 1996, il met en garde contre l’« exubérance irrationnelle » des investisseurs, ces paris déraisonnables sur des entreprises internet sans le moindre bénéfice. La formule fait le tour du monde. Les marchés, eux, repartent de plus belle, convaincus que le maestro les rattrapera toujours. Cette confiance portait même un nom dans le jargon de Wall Street, le « Greenspan put » : l’assurance que la Fed volerait à leur secours au moindre faux pas.

L’argent pas cher qui a tout changé

Cette confiance va se retourner contre lui. Après l’éclatement de la bulle internet et les attentats de 2001, Greenspan abaisse les taux d’intérêt à des niveaux planchers, puis les y maintient longtemps. Le loyer de l’argent tombe à 1 %, du jamais-vu depuis les années 1950. Emprunter ne coûte presque plus rien. Des millions d’Américains achètent une maison à crédit, y compris ceux qui n’en ont clairement pas les moyens. Les banques transforment ces prêts fragiles en produits financiers revendus aux quatre coins de la planète.

Quand le château de cartes s’effondre, en 2007 puis 2008, l’addition est mondiale. La banque Lehman Brothers fait faillite, des millions de familles perdent leur logement, et la récession gagne l’Europe en quelques mois. Aux États-Unis, près de neuf millions d’emplois partent en fumée et des centaines de milliers de foyers sont saisis. Pour ses détracteurs, l’argent trop bon marché de Greenspan a gonflé la bulle immobilière à l’origine du désastre. Ses défenseurs répliquent que les coupables ne manquaient pas, des banques imprudentes aux agences de notation complaisantes. Le débat n’a jamais été tranché. Mais le maestro adulé s’est transformé, en quelques mois, en coupable idéal.

« J’ai trouvé une faille »

Le 23 octobre 2008, en pleine tourmente, Greenspan est convoqué devant une commission de la Chambre des représentants. L’échange, consigné dans les archives officielles du Congrès américain, reste un moment rare de la vie politique. Ce proche d’Ayn Rand, qui a passé sa carrière à soutenir que les marchés livrés à eux-mêmes valent mieux que n’importe quelle régulation, vacille en public.

« J’ai trouvé une faille » dans ma vision du monde, concède-t-il devant des élus stupéfaits. Le président de la commission, Henry Waxman, enfonce le clou : votre idéologie ne fonctionnait donc pas ? « Exactement », répond Greenspan. L’homme qui jugeait les banques capables de veiller seules sur leurs intérêts admet s’être trompé sur ce point précis. Pour un économiste de ce rang, l’aveu ressemble à un reniement.

Un héritage que sa mort ne referme pas

À l’annonce du décès, la Réserve fédérale a rendu hommage à un dirigeant qui a aidé à asseoir la « crédibilité » de l’institution, qu’elle décrit comme l’un de ses « actifs les plus importants ». Sous sa direction, rappelle la banque centrale, le pays a traversé une longue période de prix stables, propice à la croissance. Pas un mot sur 2008. Plusieurs économistes saluent malgré tout un pionnier de la communication des banques centrales, devenue depuis un outil à part entière de la politique monétaire.

Un an avant la chute, Greenspan avait publié ses mémoires, « Le Temps des turbulences », un livre vendu à prix d’or. La crise allait donner à ce titre une résonance qu’il n’avait pas anticipée. Son successeur, Ben Bernanke, hérita deux ans plus tard de la pire crise depuis 1929.

Les banquiers centraux d’aujourd’hui butent encore sur la question qu’il a laissée ouverte : faut-il crever les bulles avant qu’elles n’éclatent, ou les laisser enfler au nom de la croissance ? Greenspan avait tranché pour la seconde voie. Le 23 octobre 2008, devant le Congrès, il a reconnu que ce choix avait eu un prix. Il laisse derrière lui Andrea Mitchell, épousée en 1997.