Une voiture piégée à 5h20 du matin, un ministre tué chez lui, un communiqué qui glace le pays. Le Mali a basculé. Sadio Camara, ministre de la Défense, est mort samedi 25 avril dans l’explosion qui a soufflé sa résidence de Kati, dans la banlieue de Bamako. Sa seconde épouse et deux de ses petits-enfants ont péri avec lui. Quatre jours plus tard, le porte-parole du JNIM, bras armé d’Al-Qaïda au Sahel, annonce le « siège total » de la capitale.
La nuit où Kati a basculé
Tout commence à 5h20 le 25 avril. Deux explosions près de la base militaire de Kati, poumon de l’armée malienne à dix kilomètres de Bamako. Une voiture piégée vise la résidence du ministre. Le bilan transmis par l’hôpital militaire grimpe à 23 morts, soldats et civils confondus. Le porte-parole du gouvernement, le général Issa Ousmane Coulibaly, parle de 16 blessés. Au même moment, des tirs nourris éclatent à Gao, à Sévaré, à Mopti et à Kidal. Pas une attaque, une offensive coordonnée sur cinq fronts.
Le porte-parole du JNIM, Bina Diarra, revendique le tout dans une vidéo diffusée sur Telegram. Trois jours plus tard, il en remet une couche : « Bamako est encerclée. » Les groupes armés promettent qu’ils ne reculeront pas. Selon Al Jazeera, c’est la première fois que la coalition jihadistes-rebelles touareg coordonne ouvertement ses attaques contre le pouvoir malien.
Trois villes du nord aux mains des rebelles
Pendant que Bamako pleure son ministre, le nord du pays s’effondre. Le Front de libération de l’Azawad, coalition touareg conduite par Mohamed Elmaouloud Ramadane, prend Kidal sans combat sérieux le 25 avril, puis Aguelhok et Tessalit. L’Africa Corps russe, qui tenait l’ancien camp de la MINUSMA, se replie en convoi vers le sud. Mopti tombe à son tour selon le JNIM, qui revendique le contrôle total de cette ville garnison.
D’après Reuters, plus de cinq localités sont passées sous le contrôle des assaillants en moins de 72 heures. L’armée malienne reconnaît un retrait « tactique » mais perd dans la foulée son chef du renseignement, Modibo Koné, blessé par balles, et son chef d’état-major Oumar Diarra, lui aussi touché. Un commandant du FLA, cité par l’AFP, prévient déjà la suite : « Tombouctou tombera facilement après Gao. »
L’Africa Corps recule, Moscou parle de scénario syrien
C’est probablement le plus grand changement depuis le départ français de 2022. L’Africa Corps, héritier de Wagner après la mort de Evgueni Prigojine, avait pris la place des troupes de Barkhane à partir de 2024. Mille trois cents mercenaires russes, des hélicoptères Mi-35, des chasseurs Soukhoï. Ils étaient censés tenir Kidal, Mopti, Gao. En quatre jours, ils ont quitté trois de ces positions.
Un communiqué de l’Africa Corps, diffusé sur X et relayé par TASS et Business Insider, évoque une tentative de coup d’État avortée selon un « scénario syrien », allusion à la chute brutale de Bachar Al-Assad fin 2024. Les Russes accusent des « mercenaires ukrainiens » et des « services occidentaux » d’avoir armé les rebelles. Aucune preuve n’a été produite. The Moscow Times rapporte qu’un hélicoptère Mi-35 a été abattu près de Wabaria, dans la région de Gao, équipage perdu. Les pertes russes au Mali pourraient être les plus lourdes depuis le début du déploiement.
Le silence puis le sursaut d’Assimi Goïta
Pendant trois jours, Assimi Goïta a disparu des écrans. Le chef de la junte, au pouvoir depuis le putsch du 24 mai 2021 et toujours en treillis camouflé, a été évacué de Kati vers un camp militaire sécurisé, selon RFI. Il réapparaît mardi 28 avril en allocution sur ORTM, la télévision publique. Il reconnaît une situation « d’extrême gravité » et appelle au « sursaut national ». Au même moment, son entourage assure à Al Jazeera que « la situation est sous contrôle ». La contradiction n’a pas échappé aux réseaux sociaux maliens, qui circulent malgré une connexion fragile.
Le gouverneur de Bamako, Abdoulaye Coulibaly, a instauré un couvre-feu de 21 heures à 6 heures pendant trois jours. Les ambassades occidentales recommandent à leurs ressortissants de rester à domicile. La France, qui ne dispose plus d’effectifs militaires sur place depuis l’expulsion de Barkhane en août 2022, n’a pas annoncé d’évacuation.
Quatorze ans après l’Azawad, le même film
C’est la deuxième fois en quatorze ans que le Mali se retrouve coupé en deux. En janvier 2012, le MNLA touareg et les jihadistes prenaient déjà Kidal, Gao et Tombouctou avant d’être stoppés à Konna par l’opération française Serval. Cette fois, il n’y a plus de Serval ni de Barkhane. Il y a Wagner devenue Africa Corps, et une junte sortie de deux coups d’État en moins d’un an, en août 2020 puis en mai 2021. Selon le rapport 2024 du Global Terrorism Index, publié par l’Institute for Economics and Peace, le Sahel concentre désormais plus de la moitié des morts du terrorisme dans le monde, contre un cinquième en 2017. Le Mali figure dans le trio de tête avec le Burkina Faso et le Niger, eux aussi gouvernés par des juntes alliées.
Le JNIM avait imposé un blocus du carburant en septembre 2025, asphyxiant les axes routiers reliant le sud à la Côte d’Ivoire, à la Mauritanie et à la Guinée. Une trêve courte, scellée fin mars 2026 contre la libération d’une centaine de prisonniers, devait tenir jusqu’à la Tabaski. Elle aura duré quatre semaines. Selon France 24, l’aéroport international Modibo Keïta de Bamako reste ouvert mais sous couvre-feu nocturne. Le JNIM promet de viser les axes de ravitaillement de la capitale avant le 1er mai. Un sommet d’urgence de la CEDEAO est annoncé pour le 5 mai à Abuja. Goïta n’a pas confirmé sa présence.