« Il devait faire le jihad mais avait peur de mourir. » Cette phrase, c’est Beran A. lui-même qui l’a prononcée mardi devant la cour de Wiener Neustadt, à une heure de Vienne. Le jeune Autrichien, 21 ans aujourd’hui, 19 à l’époque des faits, a plaidé coupable d’avoir voulu poser une bombe à fragmentation devant l’un des trois concerts viennois de Taylor Swift, en août 2024. Sa peine peut grimper jusqu’à 20 ans de prison.

L’aveu, livré à l’ouverture du procès, est presque total. Selon son avocate Anna Mair, citée par l’AFP, son client « plaide coupable pour tout, sauf pour tentative de meurtre ». Une nuance juridique qui peut paraître étrange après un tel projet, mais qui suit une logique précise : Beran A. assume avoir prêté allégeance à l’État islamique, avoir reçu des instructions pour fabriquer une bombe et avoir choisi sa cible. Il refuse en revanche d’être jugé comme un meurtrier raté, parce qu’il n’a finalement pas agi.

Une enquête déclenchée par un signalement américain

La machine s’est mise en marche depuis Washington. Selon le parquet autrichien, ce sont les services de renseignement américains qui ont alerté Vienne au début du mois d’août 2024, quelques jours avant la première date de la tournée « Eras ». La perquisition de l’appartement de Beran A. a eu lieu le 7 août, soit la veille du concert d’ouverture au stade Ernst Happel. Les enquêteurs y ont trouvé du matériel servant à fabriquer un engin explosif et des produits chimiques. L’acte d’accusation décrit une bombe à fragmentation « caractéristique des attaques de l’État islamique ». Beran A. aurait travaillé dessus depuis juillet, en suivant des instructions transmises en ligne par un haut responsable de l’organisation jihadiste.

Devant la cour, le prévenu a livré une confidence qui pèse lourd dans le dossier : « J’avais besoin d’être encouragé. J’aimais bien attirer l’attention. » L’image qu’il dessine est moins celle d’un combattant aguerri que celle d’un jeune homme isolé, en quête de reconnaissance, happé par une rhétorique radicale. Ce profil n’enlève rien à la dangerosité du projet, il l’éclaire.

Le stade Ernst Happel, cible désignée

Trois concerts étaient programmés à Vienne du 8 au 10 août 2024. Le stade Ernst Happel, plus grande enceinte d’Autriche, devait accueillir 65 000 fans à l’intérieur chaque soir. À l’extérieur, ils étaient attendus par dizaines de milliers, en mode « Taylor Gating », une tradition née sur la tournée pour ceux qui voulaient profiter de l’ambiance sans billet. Au total, plus de 200 000 spectateurs étaient prévus sur l’ensemble du dispositif. C’est cette foule de l’extérieur, sans contrôle de sécurité strict, que Beran A. avait choisie comme cible, selon le parquet.

Le plan dépasse le seul concert viennois. L’acte d’accusation décrit une stratégie d’attaques coordonnées pendant le ramadan 2024, en Arabie saoudite, en Turquie et aux Émirats arabes unis, au nom de l’État islamique. Beran A. comparaît avec un co-prévenu, Arda K., 21 ans lui aussi. Un troisième homme, Hasan E., est détenu en Arabie saoudite. Le 19 mars 2024, Hasan E. a planté un couteau dans le cou d’un agent de sécurité devant la mosquée al-Haram à La Mecque, blessant quatre autres personnes avant d’être maîtrisé. Beran A. et Arda K. sont poursuivis pour complicité de tentative de meurtre dans cette affaire, parce qu’ils sont restés en contact téléphonique avec lui jusqu’à la veille de l’attaque, selon l’accusation. Tous deux contestent ce volet du dossier.

Une crise de panique à Dubaï

Le récit fait au tribunal a aussi des accents très humains. Beran A. raconte s’être rendu à Dubaï avec deux couteaux achetés sur place, dans le but de s’en prendre à des forces de l’ordre en mars 2024. Au moment de passer à l’acte, il a été pris d’une « attaque de panique », a-t-il dit, et a renoncé. Il décrit son retour comme un sentiment d’échec. Quelques mois plus tard, il s’est concentré sur Vienne, persuadé qu’un concert géant rassemblait l’auditoire le plus visible possible. Le calendrier du procès ne laisse aucun doute : la semaine d’audiences est étalée sur quatre jours et les débats reprendront le 12 mai pour entendre les expertises et les réquisitions du parquet.

Trois concerts annulés, une chanteuse silencieuse

L’arrestation de Beran A. avait conduit Barracuda Music, le promoteur autrichien, à annuler les trois dates dès le 7 août 2024. La décision avait surpris : la plupart des concerts visés par des menaces sont maintenus avec une sécurité renforcée. Cette fois, les autorités autrichiennes ont préféré renoncer face à la spécificité du dispositif explosif décrit dans le dossier. Plus de 170 000 billets vendus en quelques heures, record absolu pour une tournée en Autriche, sont partis en remboursement.

La ville s’est mobilisée pour ne pas abandonner les fans coincés sans concert. Les musées de Vienne ont offert l’entrée gratuite aux porteurs de billets. Plusieurs cafés et bars ont organisé des séances « friendship bracelet », ce rituel d’échange de bracelets perlés qui anime la tournée depuis 2023. Austrian Airlines, de son côté, avait dû gérer un afflux de demandes de remboursement de vols. La perte économique pour la capitale a été estimée à plusieurs dizaines de millions d’euros par la chambre de commerce viennoise.

Taylor Swift est restée silencieuse pendant plusieurs semaines, fait rare chez une artiste habituée à parler à ses fans en direct. Lorsqu’elle a fini par s’exprimer, dans un message Instagram quelques jours après la fin de la tournée européenne, elle a évoqué « la peur » provoquée par les annonces et « une immense culpabilité, parce que tellement de gens avaient prévu de venir à ces concerts ». Elle a expliqué son silence par la crainte de provoquer plus de menaces si elle parlait trop tôt.

Une menace qui dépasse la pop

L’affaire viennoise s’inscrit dans une série inquiétante. Selon une étude publiée en 2024 par l’université du New South Wales en Australie, les concerts et festivals figurent parmi les cibles privilégiées des projets terroristes depuis vingt ans, du Bataclan en novembre 2015 au Manchester Arena en 2017, en passant par le festival Route 91 à Las Vegas en 2017. Les services européens alertent depuis plusieurs mois sur une recrudescence des projets jihadistes en ligne, animés par des cellules sans contact physique direct, mais soudées par des messageries chiffrées. La fiche Wikipedia consacrée au complot viennois rappelle que Beran A. avait également promis allégeance à l’EI dans une vidéo retrouvée dans son téléphone.

L’Autriche n’avait plus connu d’attentat sur son sol depuis novembre 2020, lorsqu’un homme avait tué quatre personnes dans le centre de Vienne. Le parquet a estimé mardi que les éléments de preuve liés à Taylor Swift étaient « clairs et accablants », selon des propos rapportés par l’agence autrichienne APA. La condamnation, attendue à l’issue des quatre jours d’audience, donnera la mesure que la justice autrichienne veut imposer à un dossier où tout, du commanditaire en ligne à la cible mondiale, joue dans la cour des grands. Le 12 mai, la cour passera aux étapes décisives, dont l’audition d’experts en explosifs et les réquisitions du procureur général.