D’un côté, l’Équateur et ses cadres taillés pour la Premier League. De l’autre, une île des Caraïbes qui compte moins d’habitants que le 18e arrondissement de Paris. Au coup de sifflet final, le tableau affichait 0-0, et Curaçao tenait le premier point de son histoire en Coupe du monde.

L’exploit a une explication, et elle se tient entre les poteaux. Eloy Room, 37 ans, a passé la nuit à dégoûter une nation entière. La sélection sud-américaine s’est procuré occasion sur occasion, a frappé de partout, et n’a jamais trouvé la faille. Son gardien a tout repoussé.

Quinze ballons sortis en une seule nuit

Le chiffre donne le vertige. Room a réalisé quinze arrêts sur la rencontre, du jamais-vu sur la durée d’un match depuis que les statistiques existent. Têtes à bout portant, frappes enroulées, tirs lointains : le portier de Curaçao s’est jeté sur tout ce qui passait, parfois deux fois sur la même action. La FIFA l’a logiquement désigné homme du match.

La performance est d’autant plus folle que l’entame de tournoi avait viré au cauchemar. Quatre jours plus tôt, l’Allemagne avait passé sept buts à la même équipe. Personne ne donnait cher de la peau des Caribéens face à l’Équateur, troisième de la dernière qualification sud-américaine. « Il me faut une statue à Curaçao maintenant », a soufflé Room après la rencontre, repris par Eurosport. La phrase a fait le tour des réseaux en quelques heures.

Un record que les Américains gardaient depuis 2014

Reste une question qui agite les amateurs de statistiques : Room a-t-il battu un record, ou l’a-t-il égalé ? La réponse dépend de la calculette. Selon les données d’Opta, le précédent sommet appartenait à l’Américain Tim Howard, auteur de quinze parades face à la Belgique au Mondial 2014. Sauf que ce match-là était allé jusqu’en prolongation, soit trente minutes de jeu en plus. La FIFA, elle, avait même crédité Howard de seize arrêts ce soir-là.

Autrement dit, sur le temps réglementaire de quatre-vingt-dix minutes, personne n’avait fait mieux que Room depuis que ces relevés ont débuté, en 1966. L’intéressé pensait d’ailleurs avoir effacé la marque de Howard. La nuance n’enlève rien à la prouesse : tenir un tel rythme défensif pendant une mi-temps entière relève déjà de l’anomalie, alors sur un match complet, cela tient du conte.

Au chômage il y a quelques mois

Le plus beau, c’est le parcours de l’homme. Né aux Pays-Bas, Eloy Room n’a rien d’un inconnu total du ballon rond. Formé à Nimègue puis passé par le Vitesse Arnhem, il a disputé près de 190 matchs dans l’élite néerlandaise et même tenu le rôle de doublure au PSV Eindhoven pendant deux saisons. Une vraie carrière, sans jamais crever l’écran.

Sauf que les derniers mois avaient pris une autre tournure. Sans club une bonne partie de la saison, le gardien a fini par rebondir au Miami FC, une formation qui évolue en USL, loin des projecteurs de la MLS. À 37 ans, il s’apprêtait à finir tranquillement sa route. Une nuit a tout changé. Avant le coup d’envoi, son compte Instagram réunissait moins de 100 000 abonnés. Au petit matin, il en comptait près de 800 000. Le foot adore ces bascules express, et Room vient d’en offrir une version spectaculaire, lui qui n’avait connu sa première sélection qu’en 2015. Il n’est même pas le seul gardien anonyme à crever l’écran sur ce Mondial : quelques jours plus tôt, son homologue capverdien Vozinha avait lui aussi sauvé les siens devant l’Espagne. Comme si le tournoi s’était donné pour mission de réhabiliter les portiers oubliés.

Moins peuplé que la ville de Lyon

Derrière l’homme, il y a un caillou. Curaçao, c’est 444 kilomètres carrés posés au large du Venezuela, et surtout 156 115 habitants au dernier comptage. Soit moins que Lyon, moins que le 18e arrondissement parisien. Jamais une nation aussi peu peuplée n’avait disputé une Coupe du monde, un statut que le Guinness des records a officialisé avant même le coup d’envoi du tournoi.

Le banc de touche cultive la même singularité. Sur le bord de la pelouse, Dick Advocaat dirige la sélection du haut de ses 78 ans. Le technicien néerlandais, passé par une dizaine de bancs prestigieux au fil de sa longue carrière, est devenu cet été le plus vieux sélectionneur à mener une équipe lors d’une phase finale de Coupe du monde. L’aventure des joueurs surnommés la Famia Azul s’était dessinée à l’automne. Premiers de leur poule devant Haïti, corrigée 5-1, puis solides au tour suivant face à la Jamaïque et à Trinité-et-Tobago, les Caribéens avaient validé leur ticket en novembre dernier par un nul décroché à Kingston. Un parcours sans le moindre joueur évoluant dans un grand championnat européen.

La Côte d’Ivoire pour continuer le rêve

Ce point arraché à l’Équateur ne vaut pas qu’un joli souvenir. Le format à 48 équipes, inauguré cette année, ouvre une porte que les petites nations n’avaient jamais eue : les deux premiers de chaque groupe filent au tour suivant, et les meilleurs troisièmes complètent un tableau élargi à trente-deux qualifiés. Pour une sélection qui visait surtout à exister, l’arithmétique devient soudain alléchante.

Tout se jouera jeudi face à la Côte d’Ivoire, dans un match qui ressemble déjà à une finale pour Curaçao. Une victoire, et l’île basculerait dans une dimension qu’aucun de ses voisins n’a connue. En attendant, ses 156 000 habitants ont déjà gagné quelque chose : la certitude que, le temps d’une nuit, le plus petit a tenu tête au plus grand. Et qu’un gardien que personne n’attendait a écrit la première vraie page de leur histoire.