Samedi, dans une église d’Ibadan, au sud-ouest du Nigeria, les invités ont eu du mal à savoir qui était qui. Deux mariés identiques attendaient deux mariées identiques. Taiwo et Kehinde Oguntoye, frères jumeaux, venaient épouser Taiwo et Kehinde Adediran, sœurs jumelles. Quatre personnes à l’autel, deux prénoms en tout.
Quatre mariés pour deux prénoms
Le hasard des prénoms n’en est pas vraiment un. Chez les Yoruba, le premier des deux jumeaux à naître s’appelle toujours Taiwo, et le second Kehinde. Deux paires de jumeaux donnent donc forcément les mêmes prénoms de chaque côté. La veille de la cérémonie religieuse, les deux familles avaient célébré l’engagement traditionnel : tenues rouges assorties, cadeaux empilés au centre de la salle, danses jusqu’au soir. Les images du double mariage ont fait le tour des réseaux nigérians en quelques heures.
Ils rêvaient d’épouser des jumelles
« On a toujours rêvé d’épouser des jumelles », a confié Taiwo Oguntoye à BBC Yoruba le jour de son mariage. Les deux frères ont fait de leur gémellité un métier. Sous le nom de Twins World Creations, ils montent des événements autour des jumeaux et défendent un projet de tourisme qui leur est dédié. Leur rencontre avec les sœurs Adediran remonte à plusieurs années. Un professeur leur avait parlé de deux jumelles à connaître. Les quatre sont devenus amis, les sœurs ont d’abord repoussé l’idée de sortir avec eux, puis ont changé d’avis bien plus tard. Le reste s’est joué à l’autel. Marier deux paires de jumeaux le même jour reste rare, même au Nigeria, et la symétrie parfaite de la scène a nourri le partage en ligne.
La ville qui bat tous les records
Si cette histoire arrive là et pas ailleurs, ce n’est pas un détail. Le sud-ouest du Nigeria, terre yoruba, affiche le taux de jumeaux naturels le plus élevé de la planète. Sur le globe, on compte en moyenne 12 jumeaux pour 1 000 naissances. À Igbo-Ora, petite ville à une heure de route d’Ibadan surnommée « capitale mondiale des jumeaux », les estimations tournent autour de 45 à 50 pour 1 000. Certaines études parlent d’un accouchement sur 22, soit quatre fois plus que partout ailleurs. À l’autre bout du classement, l’Asie tourne autour de 6 à 9 paires pour 1 000, deux fois moins que la moyenne mondiale. Les Yoruba, eux, détiennent le taux de faux jumeaux le plus haut jamais relevé, près de 4,4 % des naissances. Le chercheur britannique Patrick Nylander avait déjà mesuré ces chiffres hors normes dans les années 1970. Le record n’a pas bougé depuis.
L’igname, suspect numéro un
Reste la grande question : pourquoi ici ? Les habitants ont leur réponse, et elle tient dans l’assiette. Beaucoup pointent une soupe locale à base de feuilles de gombo, l’ilasa, servie avec de l’igname et du manioc. Des travaux de l’hôpital universitaire de Lagos ont avancé qu’une substance proche des œstrogènes, présente dans certaines ignames, pourrait pousser les ovaires à libérer plusieurs ovules en même temps. Plus d’ovules d’un coup, plus de chances de faux jumeaux, issus de deux œufs distincts et non d’un seul. C’est justement cette gémellité-là, et pas celle des vrais jumeaux, qui explose à Igbo-Ora. La piste séduit, elle colle au quotidien, et elle circule depuis des décennies.
La science refuse de trancher
Sauf que rien n’est prouvé. Une étude qualitative publiée dans la revue PLOS One en 2020 a recensé ce que disent les familles d’Igbo-Ora : pour les unes c’est l’igname, pour les autres c’est Dieu. Une analyse parue dans Twin Research and Human Genetics, sobrement titrée « Génétique, alimentation ou bénédiction divine ? », aboutit au même point mort. Le site de vérification Africa Check a classé la thèse de l’igname comme non démontrée. Les généticiens penchent pour une prédisposition héréditaire, doublée d’un effet de société : adorés, les jumeaux se marient et font des enfants plus facilement, ce qui entretient la lignée. Aucun coupable unique n’a été identifié.
Chez les Yoruba, des enfants bénis
Cette fascination n’a rien d’anodin. Dans la culture yoruba, les jumeaux occupent une place à part, presque sacrée. On leur prête des pouvoirs, on sculpte des statuettes, les Ibeji, quand l’un d’eux meurt. Les prénoms eux-mêmes racontent une croyance : Taiwo, « celui qui goûte le monde en premier », serait l’éclaireur envoyé par Kehinde, « celui qui vient après ». Chaque année, Igbo-Ora organise un festival des jumeaux qui rassemble des milliers de paires venues de tout le pays, parfois de l’étranger. On imagine mal meilleur terrain pour deux frères qui ont bâti leur vie autour des jumeaux.
En France, les jumeaux passent par la clinique
Le contraste avec la France saute aux yeux. Ici, les jumeaux représentent environ 1,5 % des accouchements, et leur nombre recule : 10 016 accouchements gémellaires en 2022, contre 13 433 en 2013, selon l’INED. Surtout, la mécanique n’a rien de spontané. Une grossesse obtenue naturellement donne des jumeaux dans environ un cas sur cent. Après une fécondation in vitro, c’est près d’un sur quatre. La hausse des dernières décennies tient à deux ressorts : la procréation médicalement assistée et l’âge des mères, la probabilité de faux jumeaux grimpant jusque vers 37 ans. Les jumeaux français se fabriquent en clinique. Ceux d’Igbo-Ora arrivent seuls.
Le revers d’un record
Ce record a aussi sa face sombre. L’Afrique subsaharienne cumule le taux de jumeaux le plus élevé du monde et l’une des mortalités gémellaires les plus fortes, faute d’un suivi médical adapté à des grossesses à risque. À Igbo-Ora, la fierté l’emporte pourtant largement sur l’inquiétude. Le prochain festival des jumeaux se tiendra comme chaque année, et les Oguntoye y arriveront cette fois en couples mariés, avec une histoire de plus à raconter à leurs visiteurs.