Au temple Jogyesa de Séoul, un humanoïde d’1,30 mètre s’est incliné devant des bonzes en robe safran. Il portait la bure brune et grise, joignait les mains et a reçu un chapelet de 108 perles. Quand un moine lui a demandé s’il consacrerait sa vie au bouddhisme, la machine a répondu : « Oui, je m’y consacrerai. » Pour la première fois, un robot vient de prêter les vœux laïcs dans un temple sud-coréen.

Une cérémonie traditionnelle, un nouveau venu

La scène a eu lieu le 6 mai 2026, dix-huit jours avant l’anniversaire de Bouddha prévu le 24. Le robot, baptisé Gabi, sort de l’usine chinoise d’Unitree Robotics, basée à Hangzhou. Son matériel reste industriel : la plateforme G1, vendue 16 000 dollars dans le commerce, équipée de capteurs LiDAR 3D et de mains à doigts articulés. La société chinoise vise habituellement les chaînes de montage et les laboratoires. Pas les autels.

L’ordre Jogye, branche dominante du bouddhisme zen sud-coréen, gère plus de 3 000 temples à travers le pays. C’est lui qui a parrainé l’ordination symbolique. Pendant le rituel, Gabi a fait le tour d’une pagode, exécuté les prosternations et reçu son nom de Dharma. Le mot vient de Siddhartha et du terme coréen évoquant la miséricorde. La séquence reproduisait celle qu’accomplissent les fidèles laïcs lors de leur engagement spirituel.

Le bouddhisme coréen perd ses jeunes

Pourquoi accueillir une machine sous les pagodes ? Les chiffres expliquent la démarche. En 1999, l’ordre Jogye recevait 532 nouveaux postulants. En 2022, ils n’étaient plus que 63, selon une étude publiée par les éditions MDPI dans la revue Religions. La chute dépasse 88 % en deux décennies. Les 12 000 moines actuellement ordonnés vieillissent et personne ne prend leur place.

L’enquête 2025 du Korea Research va dans le même sens. 16 % des Sud-Coréens se déclarent bouddhistes, 52 % se disent sans religion. Chez les 18-29 ans, la pratique religieuse s’effondre. Le centre américain Pew Research avait déjà documenté en mars 2025 cette désaffection, particulièrement marquée dans les grandes villes coréennes.

L’ordre cherche depuis deux ans à se réinventer. Une campagne intitulée « hip Buddhism » cible les étudiants. Des séjours immersifs dans les monastères ont attiré près de 350 000 visiteurs en 2025, d’après les statistiques officielles diffusées par The Hans India. L’ordination d’un robot s’inscrit dans la même logique : faire parler du temple, occuper les feeds Instagram, ramener les jeunes vers les autels.

Médiation, pédagogie et coup de com

Le vénérable Seong Won, responsable culturel de l’ordre, présente l’opération comme une réflexion sur la cohabitation entre humains et machines, rapporte CNews. Les bonzes insistent : Gabi ne remplace personne. Son rôle relève de la médiation auprès des visiteurs, de la pédagogie pour les écoliers et, comme l’a écrit le site KultureGeek, du « joli coup de com ».

Trois autres « cyborgs spirituels » rejoindront le temple pour le 24 mai. Tous participeront au défilé des lanternes qui marque l’anniversaire de Bouddha. Gabi y figurera comme membre honoraire. Pas comme moine titulaire, donc, mais comme symbole d’un courant religieux qui veut prouver qu’il n’a pas peur du XXIe siècle.

La question reste ouverte chez les théologiens. Une machine peut-elle vraiment représenter un engagement spirituel ? Les vœux laïcs supposent une intention, une conscience, une renonciation. Gabi n’a aucun de ces attributs. Sur le forum Developpez.com, un commentaire résume le scepticisme : « En quoi affubler une marionnette d’une chasuble fait avancer la robotique ? »

Le marché des humanoïdes explose

L’épisode de Séoul s’inscrit dans une vague mondiale. Goldman Sachs estime le marché des humanoïdes à 38 milliards de dollars d’ici 2035, contre quelques centaines de millions aujourd’hui. Hyundai, Tesla, Figure AI et Apptronik investissent en parallèle dans des plateformes industrielles. Au Japon, l’aéroport de Tokyo-Haneda teste depuis le printemps 2026 des Unitree pour la manutention des bagages, faute de personnel.

En avril 2026, le robot rouge « Lightning » développé par le chinois Honor a bouclé le semi-marathon de Pékin en 50 minutes et 26 secondes. Le record humain officiel sur cette distance est de 57 minutes 20 secondes. Côté américain, Figure 03 a été présenté à la Maison-Blanche au début de l’année, escortant la Première dame Melania Trump lors d’un sommet sur les enfants et la technologie. Le moine de Séoul prolonge la même tendance : faire entrer des machines bipèdes dans des espaces longtemps réservés aux humains.

Un robot chinois dans un temple coréen

L’arrivée de Gabi alimente un débat plus large sur la dépendance asiatique aux plateformes humanoïdes chinoises. Unitree fournit déjà la base matérielle de plusieurs projets en Corée, au Japon et aux États-Unis. Sa croissance inquiète Boston Dynamics, filiale de Hyundai, qui peine à livrer ses robots Atlas. Selon Reuters, des départs massifs ont eu lieu chez le constructeur américain en avril 2026 après une demande de « dizaines de milliers » d’unités émanant de la maison mère sud-coréenne.

L’ordre Jogye, lui, n’achète pas Gabi. Le robot est mis à disposition par Unitree pour la cérémonie et les célébrations à venir. Aucun chiffre n’a filtré sur la durée du partenariat. Le temple, en revanche, a déjà confirmé que d’autres machines seraient accueillies « à mesure que les croyants vieillissent et que les vocations diminuent ».

Le défilé des lanternes du 24 mai dira si l’expérience tient sur la durée. La vidéo de la cérémonie, mise en ligne par l’ordre Jogye, dépasse déjà les centaines de milliers de vues sur YouTube. Pour un courant religieux qui peinait à intéresser ses propres jeunes fidèles, la métrique compte parfois autant qu’une vocation.