3,5 milliards d’euros partis en fumée en une séance. C’est ce qu’a coûté à Ferrari le dévoilement de sa première voiture 100 % électrique, lundi soir à Maranello. Le coupable selon les analystes : un design jugé trop sage par les internautes.

La voiture s’appelle Luce, « lumière » en italien. Ferrari l’a présentée à la presse spécialisée la veille avant un dévoilement public mardi, et le verdict des réseaux est tombé en quelques heures. Sur X, on a comparé la silhouette de cette berline à cinq places à une Honda Accord, à un « Apple Store minivan », à un « grille-pain de luxe » et même, dans la veine la plus virale, à une Nissan Leaf. Un internaute a publié un dessin généré par ChatGPT en assurant que l’intelligence artificielle avait fait mieux.

Honda Accord, grille-pain, Nissan Leaf

L’avalanche de moqueries a circulé toute la matinée du 26 mai sur les comptes auto les plus suivis. Le quotidien BFM Business a recensé les saillies les plus partagées avant d’interroger des designers professionnels, qui défendent au contraire un travail réussi sur la pureté des lignes et l’aérodynamisme. Dezeen rappelle ainsi que la Luce affiche un coefficient de traînée de 0,254, le plus bas jamais enregistré pour une Ferrari de série. Mais le grand public, lui, attendait une silhouette qui crie son origine italienne. Il a vu une berline allemande discrète, et il l’a fait savoir.

Le contraste avec l’imaginaire du Cavallino Rampante est ce qui blesse. Une Ferrari, c’est censé être bas, large, agressif, avec un capot long et un cockpit ramassé sur l’arrière. La Luce mesure 5 mètres, propose quatre vraies portes et une lunette panoramique qui descend jusqu’au coffre. La marque assume cette rupture et la présente comme un véhicule de famille, à conduire ou à se faire conduire. C’est exactement ce qui hérisse les puristes.

1 035 chevaux, 0 à 100 en 2,5 secondes

Les chiffres techniques, eux, n’ont rien d’une fiche de Nissan Leaf. Quatre moteurs électriques, un par roue, totalisent 1 035 chevaux. Le 0 à 100 km/h est annoncé en 2,5 secondes, la vitesse de pointe dépasse les 310 km/h. La batterie de 122 kWh permet, selon le constructeur, plus de 530 kilomètres d’autonomie sur une seule charge. La carrosserie est sculptée d’un seul bloc d’aluminium pour limiter le poids, malgré une cellule batterie qui pèse à elle seule plusieurs centaines de kilos.

Le prix d’entrée est fixé à 550 000 euros en Italie, soit environ 640 000 dollars aux États-Unis. Cela en fait la voiture électrique de série la plus chère jamais commercialisée, devant la Lotus Evija et la Pininfarina Battista. Les premières livraisons sont prévues à l’automne. Ferrari assure que le carnet de commandes pour 2026 est déjà rempli, sans donner de volume.

Maranello a écarté son chef du design pour Jony Ive

La vraie surprise est ailleurs. Pour ce modèle, Ferrari a contourné Flavio Manzoni, son directeur du design depuis 2010 et auteur de toutes les supercars récentes, de la LaFerrari à la SF90. La marque a confié l’extérieur et l’habitacle à LoveFrom, le studio créatif fondé par Jony Ive après son départ d’Apple en 2019. Le designer britannique a travaillé en binôme avec son ancien complice Marc Newson, à qui l’on doit l’horloge Apple Watch et plusieurs avions Qantas.

Le cockpit revendique la signature Ive : verre, aluminium brossé, peu d’écrans, des boutons physiques pour les fonctions clés. Une approche à rebours de Tesla et des constructeurs chinois, qui empilent les écrans tactiles. Le média 9to5Mac y voit « un moment iPhone pour Ferrari ». Les fans de la marque y voient plutôt un salon Apple Store posé sur quatre roues. Sur Reuters, un analyste de Bernstein a résumé l’ambiance en une phrase : « Ferrari a vendu du rêve, là on vend du confort ». Une partie de la presse italienne parle déjà d’un « divorce stylistique » entre Maranello et son design historique.

Quand la Bourse écoute Internet

L’effet en Bourse a été immédiat. À Milan, l’action Ferrari (ticker RACE) a perdu 6,27 % mardi, terminant la séance à 290,55 euros. À Wall Street, la baisse a tourné autour de 7 % en cours de journée. Ramené à la capitalisation de l’entreprise, environ 56 milliards d’euros la veille, le mouvement représente près de 3,5 milliards de valorisation effacée en quelques heures. Le titre n’avait plus connu une telle chute depuis l’annonce des droits de douane américains de 25 % sur les voitures européennes au printemps 2025.

CNBC a titré « The market has spoken ». Plusieurs banques d’investissement, dont Citi et Jefferies, ont dégradé leur recommandation dans la foulée, en pointant le risque de « déclassement de marque ». D’autres, comme Seeking Alpha et l’analyste italien Mediobanca, jugent au contraire que l’action est devenue attractive après cette correction. Le directeur financier de Ferrari, Antonio Picca Piccon, a tenté de rassurer en rappelant que la Luce ne représentera « qu’une fraction » des ventes du groupe et que les V12 thermiques continueront d’être produits « tant qu’il y aura des clients pour en acheter ».

Le précédent Mustang Mach-E

Le scénario rappelle un précédent que les commentateurs n’ont pas manqué de ressortir. En novembre 2019, Ford avait dévoilé la Mustang Mach-E, premier SUV électrique de la marque, au salon de Los Angeles. Les fans du V8 musclé avaient hurlé à la trahison, l’action avait reculé, et certains forums avaient lancé des pétitions pour faire retirer le badge Mustang. Six ans plus tard, le Mach-E est devenu le best-seller électrique de Ford, devant son cousin thermique. Le média Electrek y voit la preuve qu’un dévoilement raté n’est pas un échec commercial.

Ferrari est dans une position plus délicate, parce que sa marque vaut presque autant que ses voitures. La maison de Maranello produit moins de 14 000 véhicules par an, mais sa marge nette dépasse celle d’Hermès. Tout ce qui peut diluer l’aura du Cavallino, même un seul modèle, déclenche des sueurs froides chez les actionnaires. Selon une étude d’Interbrand publiée en 2025, la valeur du nom « Ferrari » est estimée à plus de 11 milliards d’euros. Cela explique pourquoi le moindre commentaire ironique sur X peut peser plus lourd que les chiffres techniques d’un dossier de presse.

Une lumière ou un test grandeur nature

Le PDG Benedetto Vigna, ancien dirigeant de STMicroelectronics, n’a pas caché son intention de tester « quelque chose de complètement différent » avec la Luce. Le constructeur prévoit déjà une déclinaison plus sportive, baptisée pour l’instant Luce Performante, qui devrait reprendre une silhouette plus proche des codes Ferrari. Et un second modèle électrique, encore confidentiel, doit être présenté en 2027. Si la Luce séduit malgré les moqueries, ce sera la preuve qu’une Ferrari peut vivre sans son moteur thermique. Si elle échoue, la stratégie électrique de Maranello, déjà en retard sur celle de Lamborghini ou Porsche, perdra plusieurs années.

Les premières livraisons sont attendues entre septembre et décembre 2026. C’est à ce moment que les acheteurs, eux, donneront leur avis. Pas avec un tweet, avec un chèque.