Quarante morts en cinq jours. Pas sous le soleil, dans l’eau. Depuis jeudi, à mesure que la France pulvérise ses records de chaleur, les noyades s’enchaînent dans les rivières, les lacs et les plans d’eau, et les victimes sont en très grande majorité des jeunes.

Quarante noyés pendant que trois meurent de chaud

Le bilan a été donné par Sébastien Lecornu en personne. Le Premier ministre a fait état d’au moins quarante personnes noyées depuis le début de l’épisode caniculaire, presque toutes en cherchant à se rafraîchir, un chiffre relayé par l’AFP et repris dans la presse internationale, de la BBC au Washington Post. Sur la même période, trois personnes âgées de 80 à 95 ans sont mortes de causes liées à la chaleur dans la région bordelaise. Le contraste est saisissant : pour l’instant, cette canicule tue bien davantage par l’eau que par l’hyperthermie. Quand le thermomètre s’affole, le premier réflexe est de plonger, et c’est souvent là que le drame se noue.

L’eau fraîche, un piège pour le corps surchauffé

Santé publique France surveille les noyades chaque été depuis 2003. Son enquête recense, an après an, autour de mille décès par noyade accidentelle, avec un pic systématique pendant les vagues de chaleur. Lors de l’un de ses derniers grands comptages estivaux, l’agence avait dénombré près de 2 800 noyades accidentelles, dont environ 250 mortelles, et alertait déjà l’été dernier sur une tendance à la hausse. Le profil des victimes bouge peu : près d’une noyade accidentelle sur deux concerne les 6 à 24 ans, et deux noyés sur trois sont des hommes. Les jeunes hommes qui se jettent dans une rivière inconnue, loin d’un poste de secours, forment le cœur de la statistique.

La mécanique est connue des médecins. Un corps brûlant qui entre brutalement dans une eau à vingt degrés peut subir un choc thermique, l’hydrocution, capable de couper la respiration en quelques secondes. Ajoutez la fatigue d’une nuit sans sommeil, parfois quelques verres, un courant mal jugé, et la baignade rafraîchissante vire à l’accident. En temps normal, près de la moitié des noyades accidentelles surviennent en mer. Pendant une canicule, ce sont les cours d’eau et les plans d’eau de l’intérieur, moins surveillés, qui concentrent les drames, à mesure que chacun cherche le point d’eau le plus proche.

Près de 44 °C dans les Landes, du jamais-vu depuis 1947

La chaleur, elle, continue de battre tous les compteurs. La France a connu lundi et mardi sa journée la plus chaude depuis le début des relevés, en 1947. Le mercure a frôlé les 44 °C à Pissos, dans les Landes, et dépassé 40 °C sur une large partie de l’ouest du pays. Cinquante-quatre départements ont été placés en vigilance rouge, une ampleur jamais atteinte. Dans un pays où la climatisation reste rare dans les logements, les nuits tropicales s’accumulent et les organismes ne récupèrent plus.

Écoles fermées, réacteur à l’arrêt

Les effets en cascade se voient partout. Des écoles ont fermé ou aménagé leurs horaires pour épargner aux enfants les heures les plus chaudes. Plus surprenant, une centrale nucléaire du Sud-Ouest, refroidie par la Garonne, a dû réduire puis interrompre sa production : l’eau du fleuve avait dépassé la température maximale autorisée pour évacuer la chaleur des réacteurs. Quand la rivière devient trop chaude pour refroidir une centrale, elle l’est aussi pour un baigneur épuisé.

Toute l’Europe de l’Ouest sous le dôme

La France n’est pas seule à suffoquer. Le même dôme de chaleur écrase l’Espagne, où l’Andalousie est passée au rouge avec des pointes proches de 44 °C, et où les régions habituellement tempérées de Cantabrie et du Pays basque ont franchi les 40 °C. L’Italie a multiplié les villes en alerte maximale, une quinzaine en milieu de semaine. Plusieurs décès ont même été signalés lors d’épreuves sportives amateurs maintenues malgré la fournaise, selon des bilans rapportés par l’agence Associated Press. Depuis le mois de mai, le continent enchaîne les records : la France avait déjà signé son mois de mai le plus chaud jamais mesuré, avant même l’arrivée de l’été. La Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge a prévenu que les jours à venir présentaient de « sérieux risques sanitaires », en rappelant que des températures extrêmes peuvent vite devenir une question de vie ou de mort.

Le gouvernement supplie d’éviter les baignades sauvages

Face à ces drames à répétition, l’exécutif a haussé le ton. La ministre des Sports, Marina Ferrari, a martelé que se baigner dans une zone non surveillée en pleine canicule n’avait rien d’anodin. Le message tourne en boucle sur tous les canaux officiels : privilégier les sites surveillés, entrer dans l’eau progressivement, ne jamais quitter des yeux un enfant près d’un point d’eau, renoncer si l’on a bu. Des consignes connues de tous, mais que la chaleur fait oublier au pire moment.

Le souvenir de 2003 en arrière-plan

La France garde en mémoire l’été 2003 et ses quelque 15 000 morts liées à la chaleur, qui avaient forcé le pays à repenser sa gestion des canicules, des plans d’alerte aux maisons de retraite. Vingt ans plus tard, les coups de chaud tuent moins grâce à ces dispositifs, mais une autre hécatombe, plus discrète, reste largement ignorée : celle qui se joue au bord de l’eau, chaque été, loin des projecteurs. Les quarante noyés de la semaine en sont le rappel brutal.

La vague de chaleur n’a pas dit son dernier mot. Météo-France attend encore un pic avant un possible répit orageux en fin de semaine, et la plupart des départements resteront en alerte plusieurs jours. Les week-ends de baignade les plus risqués sont peut-être devant nous, pas derrière.