Un Canadien a déjà gagné l’Eurovision. C’était Céline Dion, en 1988, et elle l’avait emporté d’un seul point, sous les couleurs de la Suisse. Près de quarante ans plus tard, son pays pourra enfin concourir en son nom : l’Union européenne de radio-télévision vient de lui ouvrir la porte.
Le feu vert est tombé jeudi à Prague, lors de la 96e assemblée générale de l’organisation qui pilote le concours. Les diffuseurs réunis ont voté l’admission de CBC/Radio-Canada comme membre de plein droit. Jusqu’ici, le radiodiffuseur public canadien n’était qu’associé, un statut qu’il occupait sans interruption depuis 1950. Soixante-quinze ans de fiançailles avant le mariage.
Une règle réécrite pour franchir l’Atlantique
Le vote n’aurait rien donné sans un second, passé presque inaperçu le même jour. L’assemblée a modifié ses statuts pour autoriser des membres situés hors d’Europe. Deux conditions à remplir : un service public aligné sur les standards du Conseil de l’Europe, et un statut d’observateur auprès de cette institution. Le Canada coche les deux cases.
La brèche pourrait profiter à d’autres diffuseurs lointains un jour. Pour l’instant, elle ne concerne qu’un pays, et elle transforme une vieille amitié en pleine citoyenneté. CBC/Radio-Canada rejoint un club qui compte désormais 115 organisations réparties dans 57 pays, du Portugal à la Géorgie.
Ce que l’UER a mis en avant, et ce qu’elle a tu
Dans son communiqué, l’organisation parle surtout de journalisme. Membre de plein droit, le groupe canadien accède aux réseaux d’enquête, aux outils de vérification et à l’échange d’actualités Eurovision, ce circuit qui fait voyager les images entre télévisions publiques. « La voix du Canada dans cette communauté nous rend plus forts », s’est félicité Noel Curran, son directeur général.
Pas un mot, ou presque, sur le concours de chant. C’est pourtant lui qui a fait le tour du monde en quelques heures. La présidente du groupe, Marie-Philippe Bouchard, a elle aussi insisté sur la lutte contre la désinformation et le partage d’images, en gardant les paillettes du samedi soir pour plus tard.
Ottawa avait prévu le coup, budget compris
Cette éligibilité ne doit rien au hasard. Dans son budget fédéral 2025, le gouvernement de Mark Carney avait débloqué 150 millions de dollars supplémentaires pour CBC/Radio-Canada. Une part de cette enveloppe devait, noir sur blanc, servir à « explorer la participation du Canada à l’Eurovision ». L’intention figurait dans les comptes publics avant même le vote de Prague.
Malgré cela, le diffuseur avance prudemment. Interrogée par ses propres journalistes, la chaîne n’a pas confirmé qu’elle présenterait un candidat. « Nous en dirons plus sur le Concours Eurovision de la chanson plus tard », a répondu une porte-parole, citée par CBC. Une éligibilité n’est pas une inscription.
L’Australie a déjà fait sauter le verrou
Le Canada ne serait pas le premier venu de loin. Depuis 2015, l’Australie chante à l’Eurovision, à quinze mille kilomètres de la scène. Invitée pour les 60 ans de l’événement, forte d’un public fidèle et d’une chaîne, SBS, affiliée à l’organisation, elle n’est jamais repartie. Chaque année, le pays organisateur la réinvite. Son meilleur souvenir reste une deuxième place en 2016. L’exception est devenue une tradition.
Ce précédent fragilise l’argument de la carte. Il soulève aussi une question pratique que le Canada relancerait : que faire si un pays d’un autre continent l’emporte ? La règle veut que le vainqueur accueille l’édition suivante. Pour l’Australie, l’organisation avait prévu un concours maintenu en Europe et coproduit avec SBS. Le même montage attendrait Toronto ou Montréal.
Une compétition où la France pèse lourd
Pour le public français, l’affaire n’est pas si lointaine. La France fait partie des cinq pays qui financent le plus le concours, ce qui lui vaut chaque année une qualification directe pour la finale. Voir débarquer un poids lourd anglophone, capable d’aligner des stars mondiales, rebattrait les cartes d’une compétition où la langue et l’argent comptent déjà beaucoup. La France, elle, court toujours après une victoire : la dernière remonte à 1977 et à Marie Myriam.
Reste à imaginer qui porterait le maillot canadien. Le réservoir est impressionnant : Drake, The Weeknd, Shawn Mendes, Michael Bublé ou Justin Bieber sont nés là-bas. Aucun n’a, pour l’heure, montré la moindre envie de tenter l’aventure. Mais l’Eurovision a plus souvent révélé des inconnus qu’il n’a confirmé des superstars.
Un concours qui sort d’une période agitée
L’ouverture au Canada arrive à un moment délicat. Les dernières éditions ont été secouées par des tensions, autour de la participation d’Israël et d’une refonte du système de vote, qui ont divisé diffuseurs et téléspectateurs. Étendre le rendez-vous à un nouveau continent change l’équation : davantage d’audience et de recettes, mais un événement qui s’éloigne un peu plus de son berceau européen.
Le directeur du concours, Martin Green, écarte l’objection. « Depuis 70 ans, nos portes sont ouvertes, et nous accueillerons quiconque veut partager les valeurs de cette belle fête et monter sur notre scène entre amis », a-t-il dit à CBC. Avec autour de 160 millions de téléspectateurs chaque année, la soirée a de quoi attirer du monde bien au-delà des frontières du Vieux Continent.
Rendez-vous en Bulgarie au printemps
La prochaine édition se tiendra en mai 2027 en Bulgarie, hôte pour la première fois après la victoire de sa chanteuse Dara et de son titre « Bangaranga ». La ville retenue, parmi Sofia, Plovdiv, Varna et Burgas, sera connue d’ici la fin juillet. D’ici là, le Canada devra trancher : envoyer un artiste défendre ses couleurs, ou regarder le spectacle une année de plus. Céline Dion, elle, a déjà donné.