Deux matchs, deux nuls, aucune défaite. Le Cap-Vert a accroché l’Espagne, championne d’Europe en titre (0-0), puis tenu l’Uruguay en échec (2-2). L’archipel se retrouve à un seul résultat d’une qualification pour les seizièmes de finale, dès sa toute première Coupe du monde. La planète foot, qui ignorait jusqu’où se trouvaient ces îles, a appris à les situer en quinze jours.

Jusqu’ici, le Cap-Vert évoquait surtout la voix de Cesária Évora, les plages de sable et dix cailloux volcaniques posés au large du Sénégal. Désormais, il évoque un gardien de but. Un homme de 40 ans devenu, le temps d’un été, le visage du Mondial.

Un gardien de 40 ans devenu star en un soir

Le soir du match contre l’Espagne, à Atlanta, Josimar José Évora Dias a sorti la performance d’une vie. Sept arrêts, plusieurs décisifs, devant une Roja qui a frappé vingt-sept fois au but sans jamais tromper sa vigilance. Le portier, que tout le monde surnomme Vozinha, a logiquement été élu homme du match. C’était sa première apparition en Coupe du monde, à un âge où la plupart de ses confrères ont rangé les gants.

L’effet a été foudroyant. Son compte Instagram est passé d’environ 20 000 abonnés à plus de deux millions le temps de la rencontre, rapporte Eurosport. Vozinha, que franceinfo traduit par « petite grand-mère » en créole, n’a pourtant rien d’une star : il garde les buts de Chaves, un club de deuxième division portugaise. Son prénom, Josimar, rend hommage à l’ancien latéral brésilien révélé au Mondial 1986. Quarante ans plus tard, c’est lui qui fait parler ce nom.

Autant d’habitants que Toulouse

Pour saisir l’ampleur de l’anomalie, il faut regarder la carte. Le Cap-Vert, ce sont dix îles et environ 500 000 habitants, à peu près la population de Toulouse. Avec un peu plus de 4 000 kilomètres carrés, l’archipel devient le plus petit pays par la superficie à avoir jamais disputé une Coupe du monde. Il détrône Trinité-et-Tobago, qualifié en 2006, qui détenait ce record minuscule.

Sur le terrain, la sélection pointait au 67e rang du classement FIFA fin 2025. Dans son groupe H, elle côtoyait deux anciens vainqueurs de l’épreuve, l’Espagne et l’Uruguay, plus l’Arabie saoudite. Sur le papier, aucune raison d’y survivre. Sur la pelouse, le Cap-Vert n’a toujours pas plié. Contre l’Uruguay, double champion du monde, l’archipel a planté deux buts et résisté jusqu’au coup de sifflet pour arracher un nul (2-2) qui a relancé tous ses espoirs. Deux des plus grandes nations du football mondial n’ont arraché qu’un nul face à l’archipel.

Plus de Capverdiens dehors que dedans

Le secret de cette équipe tient en grande partie à sa géographie humaine. Selon le ministère français des Affaires étrangères, la diaspora capverdienne, environ 800 000 personnes, dépasse largement la population qui réside sur les îles. Le pays vit à l’envers : il compte plus de ressortissants à l’étranger que chez lui, des États-Unis au Portugal, de la France aux Pays-Bas. Les sommes que ces expatriés renvoient au pays pèsent près de 10 % du produit intérieur brut, rappelle l’Encyclopædia Universalis.

Cette dispersion fait la force du onze de Pedro Brito, dit Bubista. Plusieurs cadres sont nés loin de l’archipel. Le défenseur Logan Costa, patron de la charnière, a vu le jour à Saint-Denis et évolue à Villarreal, en Espagne. Le latéral Steven Moreira, passé par Rennes, Lorient et Toulouse, est né à Noisy-le-Grand. Sept joueurs de la liste ont grandi ou été formés au Portugal. Le Cap-Vert a bâti sa sélection sur les enfants de l’émigration, recrutés un à un dans les clubs européens.

Invaincu, comme le Sénégal de 2002

Le parcours réveille un souvenir précis. La dernière nation à rester invaincue lors de ses deux premiers matchs pour une première Coupe du monde, c’était le Sénégal en 2002. Cette année-là, les Lions avaient renversé la France tenante du titre dès le match d’ouverture, avant d’atteindre les quarts de finale. Le Cap-Vert s’inscrit dans cette lignée des outsiders qui refusent le rôle qu’on leur a écrit.

Le format l’y aide. En passant à 48 équipes, le Mondial a élargi son tableau final : huit des douze meilleurs troisièmes de groupe décrochent leur billet pour les seizièmes de finale. Troisième de sa poule avec deux points, l’archipel a déjà posé une main dessus. Reste un dernier obstacle, et il est largement à sa portée.

Un match pour entrer dans l’histoire

Ce week-end, le Cap-Vert affronte l’Arabie saoudite pour son ultime match de groupe. Les Saoudiens viennent d’être balayés par l’Espagne (4-0) et ferment la marche du groupe H. Selon les calculs, un nul suffirait sans doute à valider la qualification, et même une courte défaite pourrait laisser passer l’archipel parmi les meilleurs troisièmes. Jamais le pays n’a été aussi proche d’une place dans le grand tableau, un tour qui n’existait même pas dans ses rêves il y a un an.

Le 13 octobre 2025, en battant l’Eswatini (3-0), ces dix îles décrochaient leur tout premier billet pour un Mondial, en terminant en tête de leur groupe de qualification africain, devant des sélections plus huppées à commencer par le Cameroun. Huit mois plus tard, elles disputent leur billet pour le tour suivant. Le voyage a déjà dépassé tout ce que l’archipel pouvait espérer, mais ses joueurs ne comptent pas s’arrêter là.

Si Vozinha garde sa cage close une dernière fois, le plus petit pays de l’histoire du tournoi écrira une page que personne, en dehors de lui, n’avait osé imaginer. Rendez-vous ce week-end pour le savoir.