À marée basse, ce ver arrête de respirer. Enfoui dans le sable d’une plage bretonne, l’arénicole vit alors sur l’oxygène qu’il a mis en réserve, parfois six heures durant. Son secret tient dans un sang qui transporte quarante fois plus d’oxygène que le nôtre, et qui sauve déjà des greffés et des grands brûlés.
Un sang qui ignore votre groupe sanguin
Chez l’humain, l’hémoglobine voyage enfermée dans les globules rouges, avec une étiquette : A, B, O, rhésus positif ou négatif. Se tromper de groupe pendant une transfusion peut tuer. L’arénicole, lui, balade son hémoglobine en vrac, dissoute directement dans le sang, sans globule et sans étiquette. Cette molécule convient donc à tout le monde. Aucun groupe à respecter, aucune compatibilité à vérifier, quand les banques de sang peinent déjà à recruter assez de donneurs.
Sa taille aussi détonne. Là où l’hémoglobine humaine aligne quatre sous-unités, celle du ver en compte cent cinquante-six. Cinquante fois plus grosse, elle capte et relâche quarante fois plus d’oxygène, et fonctionne entre 4 et 37 degrés sans le moindre additif. Les chercheurs l’ont baptisée M101.
Pourquoi la marée a forgé ce super-sang
Cette performance ne doit rien au hasard. L’arénicole creuse une galerie en U sous la plage, dans cette bande de littoral que la mer découvre deux fois par jour. Quand l’eau se retire, son terrier se transforme en piège presque sans oxygène. Pour tenir, le ver s’est mis à faire des stocks : il gorge son sang d’oxygène tant que la mer le recouvre, puis survit sur cette réserve pendant des heures.
Des millions d’années à ce régime ont sculpté une hémoglobine hors norme, capable de retenir l’oxygène avec une avidité que le corps humain ne connaît pas. Franck Zal, biologiste marin formé au CNRS, a saisi très tôt le parti qu’on pouvait en tirer. Sa conviction : ce qui aide un ver à survivre sous le sable pouvait aider un organe à survivre hors du corps. En 2007, il quitte la recherche publique et fonde Hemarina à Morlaix, dans le Finistère. Six ans plus tard, sa société rachète une ancienne ferme à turbots sur l’île de Noirmoutier pour y élever ses vers à grande échelle, sans puiser dans les populations sauvages.
Trois cents reins, un visage, deux avant-bras
Le premier produit tiré de ce sang répond au nom de code HEMO2life. Sa mission : garder un organe en vie entre le donneur et le receveur. Un rein, un foie ou un cœur prélevés s’abîment vite une fois privés d’oxygène, et chaque heure gagnée compte quand des milliers de patients attendent un greffon compatible. Baigné dans la solution au ver marin, l’organe continue de respirer et arrive en meilleur état sur la table d’opération.
La technique a déjà accompagné plus de trois cents greffes de rein. En 2018, le chirurgien Laurent Lantieri y a recouru pour conserver le greffon d’une greffe du visage, une opération racontée à l’époque par Sciences et Avenir. En Inde, un homme amputé a retrouvé l’usage de deux avant-bras greffés grâce, en partie, à cette conservation. Depuis 2022, le produit affiche le marquage CE et peut se vendre dans toute l’Europe.
La cicatrisation « spectaculaire » des grands brûlés
Le même sang a trouvé une seconde vocation : refermer les brûlures. Transformé en pansement gorgé d’oxygène, baptisé HEMHealing, il nourrit la peau abîmée et relance la repousse des tissus là où la circulation a été détruite.
Au CHU de Nantes, un grand brûlé en a profité en 2023. « La cicatrisation a été spectaculaire avec ce pansement », a rapporté l’équipe soignante à France 3 Bretagne, qui jugeait le résultat plus net qu’avec un soin classique. L’année suivante, une femme de 22 ans, brûlée à trois doigts, a vu deux d’entre eux guérir en dix à quinze jours. Le troisième, plus touché, a réclamé huit semaines. Des délais qui restent courts pour ce type de plaie, où la greffe de peau et les infections compliquent souvent la guérison.
Du sang en poudre qui ne périme pas en six semaines
Une autre piste attire les militaires. Le sang humain se conserve mal : quarante-deux jours au réfrigérateur, et le spectre d’une contamination plane sur chaque poche. L’hémoglobine de l’arénicole, elle, accepte d’être séchée, réduite en poudre, transportée sans chaîne du froid, puis reconstituée au moment voulu. Un laboratoire de l’US Navy a déjà mené des essais sur l’animal, avec en ligne de mire les transfusions d’urgence pour les blessés au combat, là où aucune banque de sang n’est à portée de main.
Un essai Covid stoppé net
Tout n’a pourtant pas réussi. Pendant la pandémie, Hemarina a voulu tester son hémoglobine contre les formes graves de Covid, en pariant qu’un afflux massif d’oxygène soulagerait des poumons saturés. L’Agence nationale de sécurité du médicament a d’abord autorisé l’essai, avant de le suspendre après une étude sur des porcs où tous les animaux sont morts. Un nouveau protocole a depuis été déposé.
La molécule traîne aussi une question délicate. Capable de gonfler l’oxygénation du sang, elle intéresse autant les médecins que, en théorie, les tricheurs du sport, un risque dont Radio-Canada s’est fait l’écho. De quoi rappeler qu’un transporteur d’oxygène aussi efficace ne se manie pas sans garde-fous.
Cap sur Berlin, le 2 juillet
Ces réserves n’ont pas empêché l’Office européen des brevets de distinguer le travail de Franck Zal. Le chercheur figure parmi les finalistes du Prix de l’inventeur européen 2026, récompensé pour ce transporteur universel d’oxygène tiré du ver marin. Le palmarès tombera le 2 juillet, lors d’une cérémonie retransmise depuis Berlin.
Primé ou non ce soir-là, le parcours a déjà de quoi frapper : un animal que les pêcheurs enfilent à l’hameçon est devenu une matière première médicale, élevée en France et envoyée dans les blocs opératoires. La suite se jouera loin des plages, entre les essais cliniques et les feux verts des autorités sanitaires, qui décideront jusqu’où ce sang venu du sable pourra aller.