Deux trous dans un champ. C’est tout ce qu’il en reste, et pourtant ces empreintes font reculer de cinq siècles l’histoire du monument le plus célèbre d’Angleterre. À quelques kilomètres de Stonehenge, des archéologues britanniques pensent avoir mis au jour son tout premier essai.

Deux poteaux sur un terrain de l’armée

La trouvaille se niche à Bulford, un village posé à cinq kilomètres à l’est de Stonehenge, sur la grande plaine crayeuse de Salisbury. Ce coin du sud de l’Angleterre concentre l’une des plus fortes densités de monuments préhistoriques d’Europe, et chaque coup de pelle y réserve des surprises.

Le terrain appartient aujourd’hui au ministère de la Défense britannique, qui autorise les fouilleurs à y intervenir depuis 2015. Ce qu’ils ont exhumé tient en deux grandes cavités, séparées d’environ 120 mètres. Le bois a pourri depuis des millénaires, mais les cavités qui maintenaient les poteaux, elles, ont traversé le temps. Wessex Archaeology, la société privée qui mène les recherches et travaille souvent pour l’État et les collectivités, en a fait l’annonce cette semaine.

Autour, le sol avait déjà parlé. Les équipes y avaient repéré les traces de deux « henges », ces anneaux de fossés et de talus de terre caractéristiques de l’époque, et des dizaines de fosses creusées il y a près de 5 000 ans. À l’intérieur, des ossements d’animaux, des tessons de poterie, des éclats de silex et du charbon de bois. Le décor d’un lieu où l’on se rassemblait.

Le bois d’abord, la pierre cinq siècles plus tard

Pour mesurer ce que change cette découverte, il faut dérouler la chronologie de Stonehenge. Le premier aménagement du site, un simple anneau de terre, date d’environ 5 000 ans. Les pierres colossales que le monde entier reconnaît ne sont venues s’y dresser que cinq siècles plus tard. Les poteaux de Bulford, eux, appartiennent à cette première vague, bien avant les blocs de grès.

« Ce que nous avons découvert à Bulford précède de 500 ans les célèbres pierres que nous connaissons si bien », a résumé Phil Harding, l’archéologue de Wessex Archaeology qui pilote le chantier, lors d’une conférence de presse mercredi. Le message tient en une phrase : Stonehenge n’a pas jailli du sol d’un seul élan créatif. Le monument est l’aboutissement d’une tradition déjà rodée ailleurs, des générations plus tôt.

Viser le bon point sur l’horizon

Le plus troublant n’est pas l’âge des poteaux, mais leur orientation. L’axe qui les reliait pointe vers le lever du soleil au solstice d’été et vers son coucher au solstice d’hiver, six mois plus tard, jour pour jour. Soit exactement le calage astronomique de Stonehenge.

Sans boussole ni instrument, ces hommes du Néolithique ont su repérer sur la ligne d’horizon les deux moments où l’année bascule. « Ces gens étaient capables d’établir les points de l’horizon où le soleil se lève au cœur de l’été et se couche au cœur de l’hiver », insiste Harding, qui salue une « prouesse de pionniers ». Planter deux troncs au bon endroit ne s’improvise pas. Il faut des mois, sans doute des années, à guetter la course du soleil, saison après saison.

Pourquoi viser le coucher d’hiver

Pourquoi tant d’efforts pour deux dates dans l’année ? La fonction de Stonehenge a longtemps divisé les chercheurs, entre temple, calendrier géant et cimetière. Les fouilles récentes y ont mis au jour des crémations, au point que beaucoup y voient avant tout un lieu funéraire. Dans cette lecture, l’alignement sur le coucher du soleil au solstice d’hiver prend un sens précis : le moment le plus sombre de l’année, juste avant que les jours rallongent, devient une promesse de renouveau. La lumière qui revient, c’est la vie qui repart.

Les fosses voisines renforcent l’idée d’un théâtre sacré. Les ossements d’animaux et les poteries trahissent de grands rassemblements, des banquets, des fêtes réglées sur le calendrier solaire. Les mêmes restes de festins ont été retrouvés à Stonehenge. « Quand on parle de solstice, on parle de religion », décrypte Matt Leivers, autre archéologue de Wessex Archaeology. « Ce qu’on observe à Bulford, puis plus tard à Stonehenge, c’est une façon de célébrer et de marquer le passage du temps. Mais c’est aussi une manière de s’assurer que le monde continue de tourner comme il le doit. »

Le brouillon de Stonehenge

Reste l’hypothèse qui agite les spécialistes : et si Bulford avait servi de maquette ? Un monument provisoire, en bois, pour éprouver une idée avant de la couler dans la pierre. « Si vous concevez un ouvrage d’ingénierie aussi compliqué que Stonehenge, vous devez d’abord comprendre comment le construire avant de vous lancer », avance Amanda Chadburn, archéologue indépendante restée à l’écart des fouilles.

Susan Greaney, de l’université d’Exeter, elle aussi extérieure au projet, dit sa fascination : « Il est troublant de penser que de simples poteaux ont été dressés ici pour s’aligner sur les solstices environ 500 ans avant la construction de Stonehenge. » Le brouillon de Stonehenge garde toutefois ses différences. À Bulford, aucun reste humain n’a refait surface, là où le grand site a livré des crémations qui en font aussi une nécropole. Le premier jet et la version définitive ne se ressemblent pas en tout.

Le rapport complet des chercheurs doit encore franchir l’étape de la relecture scientifique avant d’être publié. En attendant, une autre échéance approche : le 21 juin, des milliers de curieux se presseront autour des pierres de Stonehenge pour voir le soleil se lever sur le jour le plus long de l’année. À cinq kilomètres de là, dans un champ redevenu silencieux, le même soleil glissera au-dessus de deux trous oubliés. Là où, il y a 5 000 ans, tout avait commencé.