Schwarz Group vient de signer un contrat de cinq ans pour vendre des forfaits mobiles dans tous les Lidl de France. Sur le papier, l’opération a tout pour secouer un marché verrouillé à 95 % par Orange, Free, SFR et Bouygues. Sauf que Carrefour et Auchan ont déjà tenté la même chose. Aucun n’a survécu.
L’opération annoncée le 13 avril
Le groupe allemand Schwarz, propriétaire de Lidl, a annoncé le 13 avril 2026 une prise de participation de 9,9 % dans 1GLOBAL, une société londonienne spécialisée dans la connectivité mobile. Dans la foulée, le contrat fait de 1GLOBAL le partenaire technologique exclusif de Lidl pour cinq ans. Concrètement, 1GLOBAL fournit l’infrastructure ; Lidl distribue. La presse spécialisée a confirmé que le service portera le nom de Lidl Connect, déjà connu en Allemagne, en Autriche et en Suisse depuis 2015.
Le périmètre est massif. Plus de 12 000 magasins dans 32 pays, dont 1 500 en France selon LSA Conso. À cela s’ajoute Lidl Plus, l’application maison, qui revendique 100 millions d’utilisateurs actifs. Tout passera par eSIM, activable depuis l’application en quelques minutes, sans contrat, sans carte physique, sans passage en caisse. Le modèle s’appuie sur STACKIT, le cloud développé en interne par le groupe Schwarz.
L’opérateur partenaire reste flou
Selon Mobile World Live et iGeneration, Lidl Connect serait hébergé sur le réseau d’Orange en France. 1GLOBAL est l’un de ses partenaires historiques, ce qui rend l’hypothèse crédible. Free, qui ne loue pas son réseau à des opérateurs virtuels, est exclu d’office. Aucun communiqué officiel ne le confirme à ce jour. Le tarif n’est pas non plus public.
En Allemagne, le forfait Lidl Connect 25 Go s’affiche à 9,99 euros par mois et le 100 Go grimpe à 19,99 euros. Un référentiel utile, sans pour autant être transposable, le marché allemand fonctionnant sur d’autres bases tarifaires. Lidl France n’a pas commenté ces ordres de grandeur.
Le cimetière des opérateurs de supermarché
Voilà la partie où l’histoire se complique. La France a déjà vu défiler tous les supermarchés sur le créneau des forfaits mobiles à bas prix. Aucun n’a tenu.
Auchan Telecom a démarré en octobre 2006 avec une promesse simple : un forfait moins cher que chez les opérateurs traditionnels. Au bout de deux ans, l’enseigne avait perdu un quart de ses abonnés, passant de 200 000 à 150 000 lignes. L’activité n’a jamais été rentable, selon EI Telecom qui l’a finalement absorbée en 2013, avant que Bouygues ne rachète l’ensemble du portefeuille en 2024.
Carrefour Mobile a duré moins longtemps encore. Lancé en 2008, l’opérateur a fermé ses lignes le 24 septembre 2012. Casino Mobile et Système U ont vivoté avant de disparaître à leur tour. La conclusion est unanime parmi les analystes interrogés par Next.ink et Universfreebox : la fréquentation des hypermarchés ne se convertit pas mécaniquement en parts de marché mobile. Les Français viennent y chercher du jambon ou des cahiers de rentrée, pas un abonnement à 12 euros.
Aujourd’hui, les opérateurs virtuels représentent 5,1 % du marché français, selon les dernières données de l’Arcep publiées le 9 avril. Les quatre majors raflent les 95 % restants. La Poste Mobile, premier MVNO du pays avec 2,3 millions d’abonnés, a fini par être mise en vente à Bouygues, faute de marges suffisantes.
L’argument allemand qui change la donne
Pourquoi Schwarz se lance malgré ce passé chargé ? Le précédent allemand offre une partie de la réponse. Aldi Talk, l’équivalent d’Aldi outre-Rhin, revendiquait 7,5 millions d’abonnés en octobre 2024, soit environ 7 % du marché mobile allemand de 105 millions de cartes SIM. Davantage que certains opérateurs traditionnels du pays. La recette tient en trois éléments : prix bas, distribution en magasin et notoriété massive.
Lidl Connect Allemagne profite du même environnement, hébergé sur Vodafone, et occupe la deuxième place des opérateurs discount du pays derrière Aldi Talk. Le groupe parie que la même mécanique peut fonctionner sur un marché français en pleine bascule. La facture moyenne d’un abonnement mobile a chuté à 17,88 euros par mois au quatrième trimestre 2025, un repli de 5 % en un an, d’après l’Observatoire des marchés de l’Arcep. Mais le forfait de référence Arcep (illimité plus 20 Go) a au contraire grimpé de 31,1 % sur la même période, une hausse paradoxale qui ouvre une brèche pour qui sait casser les prix d’entrée de gamme.
Free, MVNO ou Sosh : qui doit s’inquiéter ?
Phonandroid et Degrouptest ont posé la question aux analystes du secteur. Le verdict pointe d’abord vers YouPrice, un MVNO à bas prix déjà adossé à Orange, qui partagerait les mêmes plages tarifaires et les mêmes clients potentiels que le futur Lidl Connect. Sosh, RED by SFR et B&You jouent dans une catégorie proche, autour de 10 à 13 euros pour 130 Go, mais bénéficient encore d’une visibilité commerciale supérieure et de boutiques physiques dans toute la France.
Free, lui, regarde ailleurs. Sa marque est associée à l’innovation et à la fibre plus qu’aux prix d’attaque, et son cœur de cible reste le forfait à 19,99 euros. Aucun des quatre majors n’a publié de réaction officielle au lancement de Lidl à l’heure où ces lignes sont écrites.
Les trois leviers que Lidl active
Le pari de Schwarz repose sur trois éléments que ses prédécesseurs français n’avaient pas. Le premier : la base Lidl Plus, 100 millions de membres déjà installés et identifiés, prêts à recevoir une notification le jour du lancement. Carrefour et Auchan dépendaient des affichages en rayon et des dépliants postaux.
Le deuxième levier tient à la suppression du passage en caisse. Une eSIM s’active depuis l’application Lidl Plus, sans carte physique, sans rendez-vous, sans pochette à imprimer. Le frein logistique le plus coûteux des MVNO de supermarché disparaît, avec lui les retours, les SAV en magasin et les formations pour les hôtes de caisse.
Troisième levier : la couverture européenne du contrat avec 1GLOBAL. Le partenaire fournit déjà des solutions multi-réseaux dans plus de 200 pays, ce qui pourrait permettre à Lidl de proposer un forfait voyageurs sans frais d’itinérance européens étendus, un argument que peu de MVNO grand public mettent en avant aujourd’hui.
Aucune date précise de lancement commercial n’a été communiquée. Schwarz et Lidl France évoquent un déploiement courant 2026, sans plus de détails. L’Arcep publiera son prochain Observatoire au mois de juillet. Ces chiffres diront si les Français ont commencé à basculer leurs lignes vers le hard discount mobile, ou si Lidl rejoint la liste des supermarchés qui ont raté leur entrée dans les télécoms.