Un CV atterrit dans la boîte mail d’un bar, propre et bien tourné. Seul détail gênant, l’expéditrice n’est pas la candidate : c’est sa mère. Le patron, Owen Williams, a vu la scène se répéter assez souvent pour trancher. Désormais, quand ce sont les parents qui postulent, le jeune ne passe pas la porte.
La BBC a raconté cette décision cette semaine. On peut en sourire, mais elle met le doigt sur une habitude devenue courante chez les moins de 28 ans, celle de confier sa recherche d’emploi à papa et maman, parfois jusqu’à la table de l’entretien.
La mère envoie le CV, le père négocie
Les proportions ont de quoi surprendre. D’après une étude du site Resume Templates, reprise par le magazine Fortune, 77 % des jeunes de la génération Z affirment être déjà venus à un entretien avec un parent. Une fois dans la pièce, 40 % disent que ce parent s’est installé à leurs côtés, un tiers qu’il a répondu ou posé des questions, et plus d’un quart qu’il a discuté le salaire à leur place.
Le reste du parcours suit la même logique. Dans cette enquête, 63 % des jeunes ont laissé un parent envoyer leur candidature, 54 % lui ont fait écrire aux recruteurs, 53 % l’ont laissé téléphoner directement. Près d’un sur deux avoue même qu’un parent a passé les tests de recrutement à sa place, et 41 % lui ont abandonné le premier appel avec les ressources humaines. Huit sur dix racontent qu’un parent parle encore à leur chef une fois le poste décroché.
Un chiffre qui varie du simple au quadruple
Encore faut-il que ces scores tiennent debout. D’une étude à l’autre, l’écart devient vertigineux. Le site Zety, qui a interrogé un millier de jeunes actifs en janvier, ne relève que 20 % de parents présents à un entretien, dont 15 % en chair et en os. La plateforme Intelligent.com, de son côté, a questionné 800 recruteurs : un sur cinq a effectivement vu un diplômé se présenter flanqué de son père ou de sa mère.
Selon la manière de poser la question, le phénomène touche donc d’un jeune sur cinq à plus de trois sur quatre. La réalité se loge quelque part entre les deux. Ces sondages reposent sur du déclaratif, et une société qui vend des modèles de CV n’a aucun intérêt à minimiser l’inquiétude des candidats. Reste une tendance de fond que personne ne conteste vraiment.
Dans le détail, les gestes les plus fréquents n’ont rien de spectaculaire. Toujours d’après Zety, 44 % des jeunes ont fait relire ou corriger leur CV par un parent, et 67 % reconnaissent lui demander régulièrement des conseils de carrière. Un sur trois désigne même son père ou sa mère comme sa principale boussole professionnelle. Écrire une lettre de motivation à quatre mains reste un cap plus discret que de laisser quelqu’un s’asseoir à sa place en entretien.
Pourquoi ils s’accrochent à leurs parents
Derrière l’anecdote se cache une génération qui débarque dans un marché verrouillé. Les postes de débutants se raréfient, rognés par l’automatisation et par des entreprises qui embauchent au compte-gouttes. Ces jeunes arrivent surtout sans carnet d’adresses. Le cabinet Freeman évalue leurs relations professionnelles solides à 16 en moyenne, contre 21 pour les trentenaires et 40 pour leurs aînés.
Les années de pandémie ont laissé une empreinte durable. Stages supprimés, premiers emplois en visioconférence, années d’études derrière un écran : beaucoup ont raté les codes qui s’apprennent sur le terrain, dans un couloir ou devant la machine à café. Le parent devient la béquille la plus accessible, celle qui rassure quand le reste paraît hostile.
Côté recruteurs, l’effet se retourne
Le calcul se révèle souvent perdant. « Le parent qui s’incruste sape la confiance de son fils ou de sa fille, qui finit par penser qu’il n’y arrivera pas seul », avertit Brandi Britton, experte en carrières chez Robert Half, citée par Fortune. Devant un recruteur, la présence parentale refroidit plus qu’elle ne rassure. Un parent sur quatre se présente d’ailleurs de lui-même à l’employeur pour vanter les mérites de son enfant, note Resume Templates. Certains recruteurs, comme le patron de bar britannique, préfèrent écarter d’entrée les dossiers estampillés papa-maman.
Tout le monde ne dramatise pas pour autant. Aider son enfant à se lancer relève, pour beaucoup de familles, du soutien normal, surtout quand les loyers grimpent et que le premier emploi tarde. La ligne se brouille au moment précis où l’aide se change en substitution, quand le candidat n’ouvre plus la bouche parce qu’un adulte parle à sa place.
En pleine saison des emplois d’été
Le sujet tombe alors qu’en France comme ailleurs, des milliers de jeunes courent après un emploi saisonnier. Ces enquêtes viennent des États-Unis et du Royaume-Uni, et aucun chiffre équivalent ne mesure l’ampleur du phénomène dans l’Hexagone. La figure du parent hélicoptère, celui qui plane au-dessus de chaque étape de la vie de son enfant, ne connaît pourtant pas de frontière, et les cabinets de recrutement français la croisent déjà.
Les spécialistes ne prônent pas la rupture brutale. Ils conseillent de repousser l’aide en coulisses : répéter les questions la veille, relire une lettre, plutôt que de parler à la place du candidat. Certains suggèrent même de préparer l’entretien avec une intelligence artificielle, un assistant qui remplace le parent sans s’asseoir à la table. Déjà, un salarié sur cinq reconnaît avoir utilisé l’IA pendant un entretien. D’ici 2030, la génération Z pèsera 30 % des actifs. Elle aura tout intérêt, d’ici là, à apprendre à se présenter seule.