Quatre studios de jeux vidéo viennent de quitter Xbox, et 4 800 employés de Microsoft ont perdu leur poste en une seule matinée. L’annonce est tombée lundi, portée par un mémo interne au ton inhabituellement direct : « notre activité, aujourd’hui, n’est pas saine ».
1 600 postes coupés, 3 200 attendus sur l’année
Sur les 4 800 suppressions annoncées, environ 1 600 touchent directement la branche jeu vidéo. Ce n’est qu’un début. Xbox prévoit de réduire ses équipes d’environ 3 200 personnes d’ici la fin de son année fiscale, soit près de 20 % de ses effectifs dans le monde. Le reste des départs s’étalera sur les prochains mois, ce qui promet une année entière sous tension pour ceux qui restent.
Au siège de Redmond, dans l’État de Washington, 600 postes disparaissent. C’est cinq fois moins que les 3 200 supprimés au même endroit un an plus tôt. Avant cette vague, Microsoft comptait environ 220 000 salariés.
Hellblade et State of Decay changent de mains
Le plus spectaculaire n’est pas le chiffre, c’est la liste. Quatre studios sortent du giron de Microsoft. Double Fine, le studio de Tim Schafer, et Compulsion Games retournent à leurs fondateurs et redeviennent indépendants, avec leurs licences et leur catalogue sous le bras. Ninja Theory, à qui l’on doit la saga Hellblade, et Undead Labs, derrière State of Decay, sont carrément vendus. Des accords ont été signés pour que Senua et State of Decay 3 voient quand même le jour.
La France n’est pas épargnée. Le studio Arkane, installé à Lyon, a vu sa direction ouvrir une consultation obligatoire avec son comité social et économique pour examiner de « potentielles options stratégiques ». Dans le vocabulaire feutré des grandes entreprises, la formule annonce rarement une bonne nouvelle pour les salariés concernés.
Microsoft se veut rassurant sur un point : aucun jeu déjà annoncé ne serait annulé. Le groupe jure de concentrer ses forces sur ses plus grosses licences, de Minecraft à The Elder Scrolls. Mojang, l’éditeur de Minecraft, et King, celui de Candy Crush, remontent d’ailleurs directement sous l’autorité d’Asha Sharma, signe qu’ils comptent désormais parmi les actifs les plus précieux de la marque.
64 cents perdus pour chaque dollar investi
Pourquoi ce grand ménage ? La réponse tient dans une ligne du mémo signé Asha Sharma, la nouvelle patronne de Xbox : « en une année type, nous perdions 64 cents pour chaque dollar investi » dans les studios. Elle évoque des marges « trois à dix fois inférieures » à celles d’activités comparables. Autrement dit, la marque verte brûle de l’argent depuis des années.
Le pari de Microsoft n’a pas payé. Depuis 2018, le groupe rachetait studio sur studio et misait gros sur le Game Pass, son abonnement à volonté. La croissance espérée n’est jamais arrivée au rythme prévu. Pendant ce temps, l’entreprise empilait les équipes, les investissements et les délais, en attendant un retournement qui n’est pas venu. Sharma pointe aussi « la crise du matériel la plus sévère de l’histoire » du secteur. Sa conclusion : la maison est devenue trop lourde, avec jusqu’à 14 niveaux hiérarchiques dans certaines équipes. Elle veut les ramener à cinq, voire trois.
Des milliards pour l’IA, la facture pour les salariés
Le contraste est saisissant. Au moment où il supprime des milliers de postes, Microsoft n’a jamais autant dépensé. Le groupe engloutit des sommes record dans ses centres de données et son infrastructure d’intelligence artificielle. La semaine passée, il lançait même la Microsoft Frontier Company, une initiative à 2,5 milliards de dollars destinée à placer 6 000 ingénieurs directement chez ses clients pour y déployer l’IA.
Officiellement, les postes coupés ne sont pas « directement remplacés par l’IA », a tenu à préciser Amy Coleman, la directrice des ressources humaines. Elle admet tout de même que « l’IA change la façon dont le travail se fait ». Brad Smith, président du groupe, assume sans détour dans un entretien au site GeekWire : « Microsoft ne peut être un bon employeur que s’il a une activité qui marche. Nous devons nous adapter. » Un chiffre plane au-dessus de ces mots : l’action a chuté de 30 % en neuf mois, effaçant près de 1 200 milliards de dollars de valeur boursière.
Une vague qui dépasse largement Xbox
Microsoft est loin d’être seul dans la tempête. D’après le cabinet Challenger, Gray & Christmas, qui recense les suppressions d’emplois aux États-Unis, l’intelligence artificielle a été citée comme motif dans près de 88 000 licenciements depuis janvier 2026, davantage que sur toute l’année 2025. Le seul mois de mai a battu un record, avec plus de 38 000 postes rayés au nom de l’IA. Sur le premier semestre, la tech américaine a annoncé plus de 139 000 suppressions, un bond de 83 % en un an. Microsoft lui-même avait déjà tranché plus de 15 000 postes en 2025, ses plus grosses coupes en plus de dix ans.
Le jeu vidéo, lui, saigne depuis longtemps : environ 45 000 emplois envolés entre 2022 et 2025, la plupart dans les gros studios. Ailleurs, la mécanique se répète à plus grande échelle encore. Oracle a supprimé entre 20 000 et 30 000 postes cette année, Meta près de 8 000. À chaque fois, le même schéma : des entreprises rentables taillent dans leurs effectifs pour financer la course à l’intelligence artificielle.
Sharma promet un retour à la croissance dès 2027 et jure que Xbox recevra cette année « autant d’investissements que jamais ». Son mémo se referme sur une phrase qui sonne comme un avertissement : « L’histoire est pleine d’entreprises qui confondent longévité et fatalité. Nous n’en serons pas. » Les prochains mois diront si ce virage, payé au prix de milliers d’emplois, redonne des couleurs à la manette.