1 418 noyades en quatre mois et 409 personnes mortes. Vingt-et-un adolescents tués, deux fois plus qu’en 2024. Pendant ce temps, un tiers des communes françaises n’a même pas une piscine pour apprendre à leurs enfants à nager.
Le bilan 2025 publié par Santé publique France dans son bulletin du 22 août dépasse tout ce que l’agence avait enregistré depuis 2018. Mardi 5 mai, c’est la Fédération des professionnels de la piscine (FPP) qui a rouvert le dossier en avançant un chiffre brutal : il manque 400 bassins publics dans le pays pour combler les trous. La fédération a créé une commission dédiée et propose une solution radicale, ouvrir les piscines privées au public.
Trois étés caniculaires en vingt ans
Entre le 1er juin et le 30 septembre 2025, les services de secours ont recensé 1 418 noyades dont 409 mortelles. Comparé à 2024, c’est 14 % de noyades en plus et 16 % de morts supplémentaires. Le rapport de Santé publique France classe l’été 2025 au troisième rang du palmarès depuis le début du suivi, derrière 2003 et 2022.
La période la plus noire s’étire du 19 juin au 8 juillet, quand une vigilance canicule orange-rouge a poussé des millions de Français vers les baignades. Sur ces vingt jours, plus de 350 noyades ont été comptabilisées et plus d’une centaine se sont terminées en décès. Un bond de 135 % et 172 % par rapport à la même séquence de l’année précédente, selon le bulletin de l’agence sanitaire.
Quatre régions concentrent la moitié des morts. Provence-Alpes-Côte d’Azur, Nouvelle-Aquitaine, Occitanie et Auvergne-Rhône-Alpes pèsent à elles seules 46 % des décès. Lyon Capitale rapportait fin août que la seule région AURA avait enregistré 114 noyades sur l’été, dont 27 dans le département du Rhône.
Les ados, victimes inattendues du palmarès
Le rapport pointe une statistique qui détonne. Chez les 13-17 ans, 21 jeunes sont morts noyés contre 10 l’année précédente. Le ratio aussi a doublé : trois noyades sur dix dans cette tranche d’âge se sont terminées par un décès, contre une sur huit en 2024. Mineurs et enfants confondus, l’été a coûté 57 vies.
Quinze de ces décès chez les jeunes sont survenus en eau douce, contre seulement quatre l’an dernier. Lacs, rivières, étangs, plans d’eau sauvages : c’est là que l’apprentissage manque le plus. Une piscine permet d’apprendre à se retourner, à flotter sur le dos, à atteindre un bord. Une rivière ne pardonne pas.
Un tiers des communes sans bassin couvert
C’est à ce constat que la FPP a voulu répondre. Sa nouvelle commission piscine publique, présidée par Laurent Azam, a publié son audit mardi. « Plus d’un tiers des collectivités n’ont pas de piscine et un tiers des collectivités ont uniquement une offre estivale. Donc on voit bien une grosse inégalité face à l’apprentissage de la natation », a-t-il déclaré à franceinfo.
Concrètement, deux tiers des communes françaises sont incapables de proposer un bassin couvert ouvert toute l’année. Les habitants doivent souvent rouler 30 minutes pour atteindre le premier bassin, quand les enseignants veulent emmener leur classe au cours de natation. Le créneau saute, l’apprentissage avec.
L’inégalité géographique est ancienne mais elle s’accélère. Les piscines des centres-villes survivent grâce aux subventions municipales, celles des petites communes ferment l’une après l’autre, rattrapées par la facture d’énergie.
Cinquante ans après le plan piscine, le coup de vieux
Si l’offre publique vacille, c’est aussi parce qu’elle date. La moitié des bassins recensés par la FPP ont plus de 38 ans. Ils ont été construits dans la foulée du Plan piscine de 1971, lancé après la déroute des nageurs français aux Jeux de Mexico, qui visait à doter chaque chef-lieu d’un bassin couvert.
Cinquante ans plus tard, ces équipements vétustes engloutissent une fortune en chauffage et en filtration. « L’eau et l’énergie représentent entre 25 et 30 % du fonctionnement annuel de ces piscines », chiffre Laurent Azam, qui appelle à miser sur des systèmes de récupération de chaleur et une filtration moderne. La fédération a recensé les solutions techniques dans un recueil envoyé aux mairies.
Le problème, c’est que rénover coûte cher. Et que les communes qui n’ont aucune piscine repartent souvent de zéro, sans aide pérenne en plus du fonds vert.
Trois millions de bassins privés sous-utilisés
Face à la pénurie publique, la FPP propose un grand écart. La France abrite 3,7 millions de piscines privées, le record d’Europe, avec une croissance de 12 % au seul premier trimestre 2026. La fédération suggère d’ouvrir certains bassins privés à des cours collectifs : campings, hôtels, résidences thermales, voire copropriétés volontaires.
« De plus en plus, les piscines sont couvertes, chauffées, on peut les utiliser tout au long de l’année et faire de l’apprentissage de la natation en laissant ces piscines ouvertes », argumente Stéphane Figueroa, président de la fédération, à franceinfo. Pour lui, la priorité tient en une phrase : « Le plus important, c’est l’apprentissage de la natation. »
L’idée n’est pas vraiment neuve. La Fédération française des maîtres-nageurs réclamait dès l’été 2025 un plan d’apprentissage gratuit pour tous les enfants. Les deux fédérations campent sur la même position, mais elles attendent toujours une réponse du ministère des Sports.
Un débat qui s’invite avant l’été
L’enjeu est aussi pédagogique. Apprendre à un enfant à se retourner dans l’eau pour garder la tête au-dessus de la surface peut le sauver d’une chute dans un lac comme dans une piscine privée. Les conseils départementaux financent des stages d’aisance aquatique, mais les capacités d’accueil restent inférieures à la demande, surtout dans les zones rurales.
Le ministère de l’Intérieur prévoit de relancer sa campagne « Aisance aquatique » au début de l’été, et un nouveau bulletin de surveillance des noyades doit tomber dans les premiers jours de juin. À ce moment-là, les piscines municipales devront déjà avoir rouvert leurs portes. Toutes celles qui le peuvent.