Quatre César, une Coppa Volpi, plus de cinquante ans de caméras, et puis ce silence à partir de l’été dernier. Nathalie Baye est morte vendredi 17 avril au soir, dans son appartement parisien, à 77 ans. Sa famille a annoncé la nouvelle à l’AFP samedi matin, en citant une maladie dont personne ou presque n’avait parlé avant elle : la maladie à corps de Lewy.

Une sortie de scène à huis clos

L’actrice avait disparu des plateaux et des tapis rouges depuis plusieurs mois. En juillet 2025, des rumeurs d’hospitalisation avaient circulé. Sa fille, Laura Smet, les avait alors balayées publiquement. Neuf mois plus tard, la même Laura Smet et le reste de la famille confirment le scénario que l’on redoutait, selon le communiqué transmis à l’AFP puis repris par Paris Match Belgique : la comédienne s’est éteinte à son domicile, vendredi soir, rattrapée par une affection neurodégénérative qui combine des symptômes proches de la maladie d’Alzheimer et de la maladie de Parkinson.

Cette maladie, la Fondation Vaincre Alzheimer et la Haute Autorité de santé la décrivent comme la deuxième cause de démence neurodégénérative en France derrière Alzheimer. Hallucinations visuelles précoces, fluctuations de la vigilance, raideur motrice, troubles du sommeil paradoxal : le tableau clinique explique pourquoi Nathalie Baye avait renoncé à toute apparition publique, même discrète. On dit d’elle, dans l’entourage cité par la RTBF, qu’elle avait choisi une sortie à l’opposé de sa carrière : sans lumière, sans micro, sans mise en scène.

Trois César d’affilée, puis un quatrième

Pour saisir la place qu’elle occupe dans le cinéma français, il suffit de relire le palmarès de l’Académie des arts et techniques du cinéma. Nathalie Baye est l’une des rares comédiennes à avoir reçu trois César consécutifs : 1981 pour le second rôle dans Sauve qui peut (la vie) de Jean-Luc Godard, 1982 pour Une étrange affaire, 1983 pour La Balance de Bob Swaim, qui la propulse en tête d’affiche. Vingt-trois ans plus tard, en 2006, elle décroche un quatrième César, celui de la meilleure actrice, pour Le Petit Lieutenant de Xavier Beauvois. Une trajectoire que peu d’actrices égalent dans l’histoire de la cérémonie.

Le palmarès international suit. En 1999, la Mostra de Venise lui décerne la Coppa Volpi de la meilleure interprétation féminine pour Une liaison pornographique de Frédéric Fonteyne. Venise, Cannes, les Lumières, les prix du Syndicat français de la critique : peu de grandes récompenses ont échappé à une comédienne qui ne se rêvait pourtant pas en vedette.

Truffaut, Godard, Chabrol, Dolan

Née le 6 juillet 1948 à Mainneville, dans l’Eure, fille d’artistes-peintres bohèmes, elle grandit entre Paris et Menton, passe d’abord par la danse à Monte-Carlo puis à New York, avant de bifurquer vers le Conservatoire. En 1973, François Truffaut la remarque et lui confie un rôle de scripte dans La Nuit américaine. Le film rafle l’Oscar du meilleur film étranger. Elle a 24 ans et une porte grande ouverte. Truffaut la rappelle pour La Chambre verte. Godard lui offre Sauve qui peut (la vie). Bertrand Blier la met face à Gérard Depardieu dans Notre histoire, qui lui vaudra un autre César, plus tardif, de la meilleure actrice en 1986.

La suite raconte une comédienne capable de passer du polar au drame, de la comédie d’auteur au cinéma populaire. Claude Chabrol, Tonie Marshall avec Vénus Beauté (Institut), Claude Sautet, Pierre Salvadori, Xavier Dolan qui la prend pour Juste la fin du monde en 2016, Grand prix au Festival de Cannes. Hollywood aussi l’appelle : en 2002, Steven Spielberg lui demande de jouer la mère de Leonardo DiCaprio dans Arrête-moi si tu peux. Un curriculum que la BBC résumait samedi, dans sa nécrologie, en une phrase : « une des comédiennes les plus décorées de sa génération ».

Une fille, une relation, une pudeur

La vie privée, Nathalie Baye l’a toujours tenue à distance des caméras, à l’exception d’un épisode impossible à éteindre : sa relation avec Johnny Hallyday, entre 1982 et 1986. De cette histoire naît Laura Smet, en novembre 1983. La Presse de Montréal rappelait samedi combien la comédienne avait protégé sa fille des projecteurs, au prix parfois de rôles refusés. « J’ai refusé des films parce qu’ils m’emmenaient trop loin et que je ne voulais pas être séparée de ma fille », confiait-elle il y a quelques années, citation reprise par le magazine belge Paris Match.

David Hallyday, demi-frère de Laura Smet, a réagi sur Instagram par un message court : « C’est pas possible. » La RTBF et La Libre citent parmi les premiers hommages ceux de Vanessa Paradis, Nicole Garcia, Sandrine Kiberlain ou Pierre Lescure. Dans les coulisses du cinéma français, le mot qui revient dans toutes les notices est le même : élégance.

Macron, Dati, les chaînes bousculent leurs grilles

Emmanuel Macron a posté un message sur X samedi en milieu de matinée : « Nous avons tant aimé Nathalie Baye. Elle a accompagné, par sa voix, ses sourires et sa pudeur, ces dernières décennies du cinéma français, de François Truffaut à Tonie Marshall. Une comédienne avec qui nous avons aimé, rêvé, grandi. Nous pensons à sa famille et à ses proches. » La ministre de la Culture, Rachida Dati, a salué, toujours sur X, « une immense actrice » dont les « rôles inoubliables » ont fait « une actrice immensément populaire ».

France Télévisions a confirmé dans un communiqué diffusé samedi après-midi une reprogrammation de sa grille dès dimanche soir, avec une soirée consacrée à la comédienne. Arte a annoncé rediffuser La Baule-les-Pins de Diane Kurys le lundi 20 avril. Cinq chaînes devraient suivre, selon les éléments rassemblés par Puremédias et Le Blog TV News.

Une maladie qu’on nomme peu

Dernier élément que la famille a tenu à verser au public : le nom de la maladie. En France, la maladie à corps de Lewy touche entre 150 000 et 250 000 personnes selon les estimations de la Fondation Vaincre Alzheimer. Elle reste peu diagnostiquée, souvent confondue avec Alzheimer, et aucun traitement ne permet aujourd’hui d’en ralentir la progression. Le fait qu’une actrice aussi connue accepte de la désigner nommément, à l’heure où l’on débat en France d’une loi sur la fin de vie, n’est pas anodin. Nathalie Baye faisait partie, en 2023, des 109 personnalités qui avaient signé la tribune soutenant le projet de loi porté par Emmanuel Macron sur l’aide à mourir.

Les obsèques auront lieu « dans l’intimité », précise la famille, comme le rapporte La DH Belgique. Une cérémonie d’hommage public pourrait être organisée plus tard, les grandes institutions du cinéma français, à commencer par la Cinémathèque, devraient s’y associer. Le 46e Festival de Cannes, qui ouvre le 12 mai, devrait lui rendre un hommage en ouverture, selon les premiers échos recueillis samedi par franceinfo. Une façon, pour le cinéma français, de raccompagner dans la lumière une comédienne qui avait choisi de partir dans l’ombre.