Quatre mois après avoir enterré sa série phare, Netflix la déterre ce jeudi 23 avril. Dix épisodes animés, même ville, mêmes gamins, mais des voix qui ne sont plus celles des acteurs d’origine. Stranger Things : Tales from ’85 débarque sans prévenir, et la critique est glaciale.
Dix épisodes posés d’un coup
La saga animée reprend à l’hiver 1985, entre la deuxième et la troisième saison de la série originale. Les neiges recouvrent Hawkins, Eleven, Mike, Will, Dustin, Lucas et Max pensent avoir refermé la brèche vers le Monde à l’envers. Sauf que sous la glace, quelque chose se réveille. La plateforme met en ligne ses dix épisodes simultanément, chacun entre 27 et 32 minutes. Pour faire patienter les fans, les deux premiers avaient été projetés dans une poignée de salles américaines le 18 avril.
Derrière la caméra virtuelle, c’est le studio Flying Bark Productions, basé à Sydney, qui s’est chargé de l’animation. Le designer Carlos Huante, passé par Prometheus et Doctor Strange, a redessiné les créatures. L’esthétique assume sa filiation avec les cartoons du samedi matin des années 80, Les Vrais Ghostbusters, Scooby-Doo ou He-Man. Couleurs saturées, visages stylisés, pêche visuelle revendiquée. Eric Robles pilote la série, Jennifer Muro écrit, Phil Allora réalise. Les frères Duffer restent en production exécutive, épaulés par Shawn Levy et Dan Cohen du studio 21 Laps.
Les acteurs ont grandi, les personnages restent gamins
Voilà le problème que Netflix devait résoudre. Millie Bobby Brown a aujourd’hui 22 ans, Finn Wolfhard 23, Noah Schnapp 21. Retourner à 1985 en prises de vues réelles aurait imposé un recasting massif, un naufrage garanti selon plusieurs analystes. L’animation offrait une sortie élégante. Tous les héros ont donc changé de voix. Luca Diaz double Mike Wheeler, Brooklyn Davey Norstedt reprend Eleven, Elisha Williams hérite de Lucas, Braxton Quinney de Dustin, Ben Plessala de Will, Jolie Hoang-Rappaport de Max. Brett Gipson campe le shérif Hopper. Seul Jeremy Jordan, recruté pour Steve Harrington, n’avait jamais touché au rôle en live-action.
La série ajoute un nouveau personnage, Nikki Baxter, ado bricoleuse doublée par Odessa A’zion. Robert Englund, incarnation historique de Freddy Krueger, apparaît au casting secondaire, tout comme Janeane Garofalo et Lou Diamond Phillips. Un clin d’œil appuyé à l’ADN horrifique de la franchise, que le dessin animé édulcore pour viser un public familial là où la série mère restait classée TV-14.
La critique américaine tire à vue
Avant même la mise en ligne, les premières critiques sont tombées et elles font mal. Variety parle d’une « tentative cynique et déprimante de préserver le hit Netflix sous forme de pixels ». IndieWire juge le spin-off « raté ». TechRadar prévient que la série « amusera les nouveaux venus mais rendra furieux les fans de longue date ». SlashFilm résume l’affaire en deux mots: « léger mais inutile ». Une formulation qui revient chez plusieurs confrères, avec cette idée que Tales from ’85 fonctionne comme un contenu bonus gonflé plus que comme une véritable extension narrative.
Le reproche le plus partagé touche au canon. Comment justifier qu’une ado aussi centrale que Nikki Baxter n’apparaisse jamais dans les saisons suivantes de la série originale ? Le site CBR évoque un « paradoxe canonique » qui ronge la crédibilité du récit. Certains médias sauvent néanmoins le projet. Nerdist défend un « pourquoi pas » sincère, saluant le plaisir de retrouver les personnages. Et quelques critiques notent que les préados, trop jeunes pour le TV-14 de la série mère, disposent enfin d’une porte d’entrée dans l’univers de Hawkins.
Une franchise qui vaut trop cher pour s’arrêter
Le pari Netflix ne doit rien au hasard. La saison 5, diffusée de novembre 2025 à début janvier 2026, a explosé tous les compteurs malgré des retours partagés. Le dernier épisode a cumulé 8,65 milliards de minutes visionnées sur la semaine du 29 décembre au 4 janvier, record historique depuis que Nielsen mesure le streaming en 2020. Le Volume 1 avait déjà rassemblé 59,6 millions de vues en quatre jours, meilleur démarrage jamais enregistré pour une série en langue anglaise sur la plateforme. Sur 60 jours, le cumul atteint 120,1 millions de vues et 1,25 milliard d’heures, soit la quatrième meilleure performance de l’histoire Netflix. Le chiffre qui hante les dirigeants: +171 % de visionnages par rapport à la saison 4.
Quand une machine tourne à ce régime, on ne l’éteint pas. Tales from ’85 n’est d’ailleurs qu’un premier étage. Les frères Duffer préparent une autre série, centrée sur Henry Creel et ses origines, sans le casting original cette fois. Netflix teste sur l’animation ce que Disney a fait avec Star Wars et Marvel: transformer une saga en univers, étaler la distribution sur la décennie suivante, garder les abonnés dans la boucle entre deux gros formats. La méthode a ses limites, chaque épisode dilué grignote l’attachement des fans. La même semaine, Amazon Prime balance la saison 2 de Citadel et Apple lance Miami Vice ’85 avec Michael B. Jordan pour 2027. Le streaming est entré dans sa phase industrielle, les catalogues avalent tout.
Le test du salon démarre ce soir
Netflix affiche quatre sorties majeures ce jeudi sur le marché français. Recalé, la nouvelle comédie de François Uzan, cocréateur de Lupin. La Meneuse saison 2, comédie américaine autour de la NBA. Les Femmes du Square, film de Julien Rambaldi avec Eye Haïdara et Léa Drucker. Et le spin-off de Hawkins, qui dispose d’une fenêtre inespérée, celle d’un long week-end de printemps pluvieux selon Météo France. Les premiers chiffres d’audience tomberont dès la semaine prochaine. Si les familles suivent, le modèle tient. Sinon, le paradoxe canonique deviendra le moindre problème de Netflix. La deuxième saison animée, déjà évoquée en interne, pourrait prendre un chemin très différent.