Mille deux cents tonnes ramassées sur une seule plage de Cadix depuis le mois de mai, dont 78 en une seule journée. Cette marée brune et nauséabonde remonte vers le nord, et elle a déjà pris pied dans les calanques de Marseille.

Son nom ne dit rien à personne : Rugulopteryx okamurae. C’est une algue brune venue du Pacifique, sans aucun prédateur en Méditerranée, qui transforme les plages du sud de l’Espagne en décharges d’algues pourrissantes. La France pensait être épargnée. Elle ne l’est plus.

Arrivée clandestine dans des huîtres japonaises

L’histoire commence par un voyage que personne n’avait prévu. Originaire des eaux tempérées du nord-ouest du Pacifique, du côté du Japon et de la Corée, l’algue a fait du stop. Selon les chercheurs, deux portes d’entrée se sont ouvertes presque en même temps : les ballasts des cargos qui traversent le détroit de Gibraltar, et des huîtres japonaises importées dans l’étang de Thau, en Occitanie.

Les premières observations à Marseille remontent à 2021. À l’époque, quelques touffes accrochées aux rochers des calanques de Marseilleveyre et de Callelongue, dans le 8e arrondissement. Rien d’alarmant en apparence. Cinq ans plus tard, France 3 régions parle d’un littoral des calanques directement menacé, et l’algue s’étire désormais de Marseille jusqu’à Toulon, en passant par Agde et la côte rocheuse occitane.

L’Andalousie déjà submergée

Pour comprendre ce qui attend la côte française, il suffit de regarder de l’autre côté des Pyrénées. En Espagne, l’invasion a pris une ampleur industrielle. Les autorités andalouses s’attendent à voir s’échouer près de 56 500 tonnes d’algues sur leurs plages au cours de l’année 2026. Le chiffre donne le vertige.

À Cadix, la seule plage de La Caleta a déjà rendu 1 200 tonnes depuis le mois de mai, avec un pic à 78 tonnes ramassées en vingt-quatre heures. La petite commune de Tarifa, à la pointe du détroit de Gibraltar, en avait extrait 400 tonnes dès 2020, quand la déferlante n’en était qu’à ses débuts. En une dizaine d’années, l’algue a colonisé le détroit, une grande partie de la côte sud espagnole, les Canaries, les Açores, puis la mer Cantabrique et le Pays basque. Une remontée méthodique, plage après plage.

Les conséquences ne sont pas seulement esthétiques. Les tas d’algues en décomposition dégagent une odeur de soufre qui fait fuir les vacanciers, asphyxient les ports de pêche et obligent les communes à mobiliser bulldozers et bennes. L’Espagne a fini par inscrire l’espèce à son catalogue national des espèces exotiques envahissantes, par un arrêté de 2020 du ministère de la Transition écologique.

Aucun ennemi dans la Méditerranée

Ce qui rend cette algue si difficile à stopper tient en une phrase. Les chercheurs de l’Institut méditerranéen d’océanologie l’affirment : Rugulopteryx okamurae n’a aucun prédateur dans la Méditerranée. Aucun poisson, aucun oursin, aucun micro-organisme local ne la consomme. Dans son Pacifique d’origine, des espèces la maintenaient en équilibre. Ici, elle pousse sans frein. Repérée pour la première fois dans le détroit de Gibraltar au milieu des années 2010, elle a mis à peine dix ans pour s’imposer sur des centaines de kilomètres de côtes, un rythme que peu d’espèces marines avaient atteint avant elle.

Elle cumule les avantages du parfait envahisseur. Elle se reproduit aussi bien par fragments que par spores, supporte des températures variées, et s’accroche à tous les supports, rochers, coquillages, filets de pêche. Un simple bout d’algue détaché par une hélice de bateau peut fonder une nouvelle colonie quelques milles plus loin. C’est ce mode de propagation qui explique sa vitesse de conquête, du sud de l’Espagne jusqu’aux côtes italiennes, où une première observation a été documentée par des biologistes en 2023.

Ce qu’elle étouffe sous l’eau

Le vrai désastre se joue là où personne ne le voit, à quelques mètres sous la surface. L’algue forme des tapis denses qui recouvrent le fond marin et bouchent les anfractuosités des roches. Or ce sont précisément ces failles qui abritent la faune locale, des petits crustacés aux poissons juvéniles qui s’y réfugient.

En tapissant le sol, Rugulopteryx okamurae prive de lumière les herbiers natifs et les algues indigènes, qui finissent par disparaître. La posidonie, cette plante sous-marine qui sert de nurserie à des centaines d’espèces méditerranéennes et qui met des décennies à se développer, figure parmi les premières victimes potentielles. Là où l’algue s’installe, la biodiversité s’effondre. Le récit est toujours le même : un envahisseur unique remplace un écosystème entier.

Des calanques au reste du littoral

La question n’est plus de savoir si l’algue va progresser en France, mais à quelle vitesse. Le Centre de ressources sur les espèces exotiques envahissantes classe l’espèce en pleine phase d’expansion sur le littoral méditerranéen français. Pour l’instant, les quantités échouées sur les plages françaises restent loin des montagnes espagnoles. Mais la dynamique est la même, et le calendrier joue contre les côtes provençales.

Le Parc national des Calanques se retrouve en première ligne, avec un dilemme connu de tous les gestionnaires d’espaces protégés : intervenir tôt coûte cher et paraît disproportionné tant que les dégâts sont invisibles, attendre revient à laisser l’algue prendre le dessus. Arracher manuellement les tapis sous l’eau risque de disperser des fragments et d’aggraver le problème.

Une piste intrigue les laboratoires : transformer la nuisance en ressource. Plusieurs études scientifiques publiées ces deux dernières années explorent la valorisation de la biomasse échouée, pour en extraire des sucres, de l’alginate ou des composés antioxydants utilisables en cosmétique et en agronomie. L’idée séduit, mais aucune filière n’est encore capable d’absorber des dizaines de milliers de tonnes par an. En attendant, les communes du sud de la France regardent vers Cadix et préparent leurs bennes pour les étés qui viennent.