Quarante-cinq yuans, environ six euros. C’est le tarif d’une heure de balade avec Even, un petit terrier blanc de Shenzhen que vous ne posséderez jamais. Depuis le mois de mars, des milliers de Chinois paient pour promener le chien d’un parfait inconnu.
Wangbu, le Airbnb de la promenade canine
Tout tient dans une mini-application lancée sur les réseaux sociaux chinois au printemps. Son nom, Wangbu, se traduit à peu près par « promener le chien ». Un propriétaire crée une fiche pour son animal, avec photos, caractère et tarif. Les candidats à la balade réservent, puis conviennent d’un point de rendez-vous. Le South China Morning Post, qui a repéré la tendance, décrit des prix compris entre 10 et 60 yuans de l’heure, soit un euro cinquante à neuf euros, selon la race et la durée.
Chaque annonce pose ses règles. Even, le terrier de Shenzhen, ne sort qu’en présence de son maître, et défense de lui donner autre chose que la nourriture fournie. Baiwan, un corgi affiché à 60 yuans, a droit à plus de liberté : son propriétaire accepte qu’on l’emmène seul, et même en voiture. Le site Oddity Central, qui a relayé plusieurs de ces profils, y voit le dernier avatar d’une économie animale devenue démesurée. La transaction se règle de gré à gré, sans caution ni assurance dédiée, chaque maître et chaque promeneur se débrouillant seul en cas de pépin.
Pourquoi payer pour le chien des autres
Derrière la curiosité se cache une vraie demande. En Chine, l’animal de compagnie pèse désormais un marché estimé à 811 milliards de yuans pour 2025, environ 112 milliards de dollars selon les données compilées par Statista. Rien qu’en 2024, les propriétaires urbains ont dépensé 300 milliards de yuans pour leurs chats et leurs chiens, en hausse de 7,5 % sur un an.
Cette flambée porte un visage, celui des jeunes actifs des grandes villes. Les générations nées après 1990 et 2000 représentent près de 78 % des nouveaux propriétaires. Beaucoup vivent seuls, enchaînent les horaires, repoussent l’idée d’enfant. NBC News résumait récemment ce basculement d’une formule, « les bébés en moins, les animaux en plus ». Le chien apaise, rassure, remplit un vide. Mais garder un labrador dans trente mètres carrés, avec des journées à rallonge, tient de l’exploit. Louer une heure de compagnie règle l’équation : le temps d’une promenade après le bureau, on décompresse sans laisse permanente.
Les motivations varient d’un profil à l’autre. Certains testent l’idée d’adopter avant de se lancer, d’autres offrent une sortie à un enfant qui réclame un chien, d’autres encore cherchent juste une photo pour leurs réseaux ou un compagnon de jogging le dimanche. La montée des foyers d’une seule personne dans les métropoles chinoises alimente cette quête de compagnie à la carte, où l’affection se loue comme un service. Sur les plateformes chinoises, la nouveauté suscite autant d’enthousiasme que de gêne, selon le South China Morning Post.
Les vétérinaires ne rient pas
Le tableau se gâte du côté des animaux. Passer de main en main, découvrir chaque semaine une odeur, une voix et un rythme différents, c’est le contraire de ce dont un chien a besoin. L’espèce fonctionne à la routine et à l’attachement. Plusieurs spécialistes cités par le South China Morning Post pointent le stress et l’anxiété que provoquent ces changements permanents de maître. Un chien privé de repères peut développer de l’agitation, des troubles du sommeil ou, à l’inverse, un repli anxieux. Un promeneur professionnel construit une relation stable avec l’animal, là où la location fait défiler les visages sans jamais laisser le temps de la confiance s’installer.
S’ajoute un angle mort juridique. En Chine, la loi range encore l’animal parmi les biens, pas parmi les êtres sensibles. Si un chien rentre maltraité de sa location, son propriétaire n’a presque aucun recours. Les fiches multiplient les précautions, présence obligatoire, nourriture imposée, interdiction de certains gestes, mais aucune autorité ne surveille la plateforme elle-même.
Les États-Unis ont déjà interdit l’idée
Ce qui frappe, c’est que l’histoire s’est déjà jouée ailleurs, il y a près de vingt ans. En 2007, une Californienne du nom de Marlena Cervantes ouvre à San Diego FlexPetz, la première enseigne de location de chiens des États-Unis. Le concept séduit, l’entreprise essaime à Los Angeles, Manhattan, puis Londres. Pour 280 dollars par mois, un abonné passe quatre jours avec le chien de son choix, souvent un animal sorti de refuge.
La riposte arrive vite. Des élus dénoncent une logique de « chien jetable », l’ASPCA et plusieurs associations de défense animale montent au créneau. En juin 2008, la ville de Boston interdit purement et simplement la location de chiens. Le Massachusetts étend le bannissement à tout l’État le mois suivant. FlexPetz met la clé sous la porte aux États-Unis et à Londres, et propose ses pensionnaires à l’adoption. L’aventure aura duré moins de deux ans.
Ce que la Chine va devoir trancher
Une différence sépare les deux modèles. FlexPetz louait ses propres chiens de refuge, quand Wangbu met en relation des particuliers autour d’animaux qui ont déjà un maître, présent pendant la balade. La nuance compte, puisque personne ne détient ici un cheptel à louer. Reste que le résultat pour le chien, ballotté entre des mains qui changent, ressemble beaucoup à ce que Boston a voulu bannir.
La suite dépendra sans doute du premier scandale. Un chien blessé, un vol, un cas de maltraitance médiatisé, et Pékin devra décider si un animal peut rester un objet que l’on réserve à l’heure. En attendant, Even le terrier et Baiwan le corgi continuent d’arpenter les trottoirs de Shenzhen, une heure et un inconnu à la fois.