Le 4 septembre 2025, à Levallois-Perret, l’équipe de Dylan Rocher se fait renverser 13 à 4 par une formation locale largement moins cotée. Sur le terrain, un exploit. Sur les sites de paris, une anomalie qui allait déclencher la première affaire de matchs truqués de l’histoire de la pétanque.
Neuf personnes ont été interpellées mardi dans le Var, la Drôme et en Gironde, avant d’être placées en garde à vue. On y trouve quatre joueurs de l’équipe de France, deux épouses de joueurs et trois parieurs. Tous ont été convoqués devant le tribunal correctionnel de Toulon.
Un 13-4 qui a fait tiquer les bookmakers
Les Masters de pétanque forment le circuit phare de la discipline, diffusé à la télévision et disputé en plusieurs étapes par les meilleures équipes du pays. C’est cette vitrine qui figure parmi les rares compétitions de boules ouvertes aux paris. Ce 4 septembre, pour la septième et dernière étape, l’équipe France 2 Rocher affronte le Levallois Sporting Club. Sur le papier, les champions partent largement favoris. Les paris en ligne, eux, racontent une tout autre histoire.
D’après franceinfo, près de 80 % des sommes engagées, environ 3 000 euros, misaient sur la défaite de l’équipe de Rocher. À peine 500 euros, soit un cinquième du total, pariaient sur sa victoire. Levallois s’impose finalement 13 à 4, un score que la hiérarchie du cochonnet rendait improbable. Les gains espérés par les parieurs approchaient les 70 000 euros, répartis sur plusieurs plateformes.
Le régulateur a tiré la sonnette d’alarme
L’écart n’est pas passé inaperçu. Il a été repéré par la plateforme nationale de lutte contre la manipulation des compétitions sportives, pilotée par l’Autorité nationale des jeux. Ce dispositif enregistre l’ensemble des données de paris et traque les cotes anormales comme les mises qui sortent des habitudes. Il découle de la convention de Macolin, le traité du Conseil de l’Europe contre le trucage sportif, que la France applique depuis plusieurs années. L’alerte est partie dès le 4 septembre 2025, le jour même du match. Il aura fallu près de dix mois d’enquête avant les interpellations de cette semaine.
Le dossier vise des faits lourds. Les mis en cause sont poursuivis pour escroquerie en bande organisée, manipulation de compétition sportive en vue de modifier les paris, et blanchiment. Rien n’est jugé à ce stade, et la présomption d’innocence s’applique à chacun des protagonistes.
Des noms qui pèsent dans la discipline
Le retentissement tient à l’identité des joueurs concernés. Dylan Rocher, considéré comme le visage de la pétanque française, compte neuf titres de champion du monde. À ses côtés, Henri Lacroix, treize fois champion du monde. Comme le détaille le média spécialisé SPORTMAG, ce dernier venait d’être sacré champion de France pour la vingt-troisième fois, quelques jours avant son placement en garde à vue. Ligan Doerr et Jean Feltain, surnommé « Moineau », affichent eux aussi un palmarès de champions d’Europe et de vainqueurs des Masters.
Dylan Rocher a réagi sur sa page Facebook. Il assure n’avoir participé à aucun pari truqué et affirme avoir répondu longuement aux questions des enquêteurs, au terme d’une garde à vue qu’il décrit comme éprouvante. Il devra malgré tout s’expliquer devant la justice à Toulon.
Cinq cents euros suffisent à tout fausser
Comment une somme aussi modeste peut-elle attirer autant l’attention ? C’est justement la faiblesse des volumes qui rend la pétanque vulnérable. Là où un grand match de football draine des millions d’euros de mises, une rencontre de boules en rassemble parfois quelques milliers à peine. Résultat, quelques centaines d’euros suffisent à faire bouger les cotes et à rendre un pari très rentable si le résultat tombe dans le bon sens.
Ce schéma n’a rien de neuf dans le sport. Les affaires de manipulation frappent le plus souvent des compétitions discrètes, divisions inférieures du football ou tournois secondaires du tennis, là où la surveillance est plus faible et où de petites sommes pèsent lourd. La pétanque, avec ses volumes de paris minuscules, en devient un terrain presque idéal. L’Autorité nationale des jeux ne s’y était pas trompée : lors de la refonte de sa liste des supports autorisés en 2024, elle avait déjà retiré plusieurs compétitions de pétanque du champ des paris.
Parier sur son propre sport est interdit
Il existe une autre ligne rouge dans ce dossier. Depuis le 1er janvier 2018, tout acteur d’une compétition, joueur, entraîneur, arbitre ou dirigeant, a l’interdiction formelle de parier sur sa propre discipline ou de livrer des pronostics à un opérateur. La règle vise précisément à éviter les conflits d’intérêts et les tentations de trucage.
La loi française prévoit des sanctions sévères pour quiconque altère le déroulement d’une compétition servant de support aux paris : jusqu’à cinq ans de prison et 500 000 euros d’amende, un montant qui peut grimper au double du produit de l’infraction. À ces peines s’ajoutent celles, plus lourdes encore, prévues pour l’escroquerie en bande organisée.
La fédération découvre l’affaire dans la presse
Du côté de la Fédération française de pétanque et jeu provençal, on assure avoir pris connaissance du dossier par les médias. L’instance rappelle qu’il s’agit de la première fois qu’un soupçon de manipulation sportive vise la pétanque. Une première pour une discipline longtemps perçue comme un loisir de village, aujourd’hui rattrapée par les mêmes dérives que les sports les plus médiatisés.
Le dossier est désormais entre les mains du tribunal correctionnel de Toulon. C’est lui qui devra déterminer si le 13-4 de Levallois relevait de l’exploit sportif ou d’un match écrit d’avance. Pour un sport qui n’avait jamais connu pareil soupçon, le verdict fera référence.