La même plante qui transforme les chats en peluches euphoriques vient de tenir tête au répulsif anti-moustique le plus vendu de la planète. Dans un village de l’est de l’Ouganda, une lotion tirée de l’herbe à chat a protégé la peau aussi bien qu’un produit au DEET, pour une poignée de centimes.

Une molécule oubliée depuis des décennies

La cataire, plus connue sous le nom d’herbe à chat, doit sa réputation à la nepetalactone. C’est cette molécule qui déclenche les roulades et les ronronnements extatiques des félins. Les biologistes savent depuis longtemps qu’elle fait aussi fuir les insectes, mais personne ne l’avait transformée en produit fini.

La raison tient en un mot : la nepetalactone ne se brevette pas. Impossible de poser un monopole sur une substance que n’importe qui peut extraire d’une plante de jardin. Aucun laboratoire pharmaceutique n’a donc voulu miser dessus, malgré des années d’indices sur son efficacité. Des tests avaient déjà rangé l’huile de cataire parmi les répulsifs naturels les plus puissants, sans jamais quitter la paillasse.

Une équipe de l’université de Cardiff, au pays de Galles, associée à des partenaires ougandais, a décidé de combler ce vide. Ses travaux, présentés au congrès de la Society for Experimental Biology à Florence puis publiés dans la revue Scientific Reports, sortent enfin la plante du laboratoire.

Six pour cent de cataire valent quinze de DEET

Les chercheurs ont distillé l’huile essentielle de plants cultivés sur place, une huile composée à plus de 90 % de nepetalactone. Ils l’ont incorporée à une lotion pour les mains baptisée DSK, puis l’ont emmenée sur le terrain, dans le district de Budaka.

La méthode d’évaluation ne laisse aucune échappatoire. Des volontaires exposent leur peau, enduite ou nue, et l’on compte les moustiques sauvages qui viennent se poser. En amont, un tube en Y avait mesuré en laboratoire l’attirance des insectes selon le traitement appliqué.

Le résultat est sans appel. Une lotion dosée à 6 % d’huile de cataire repousse les moustiques aussi bien qu’une formule à 15 % de DEET, l’étalon mondial. À 2 %, la protection ne recule que légèrement. Les premiers relevés évoquent près de 70 % d’insectes tenus à distance pendant une à quatre heures avec cette version allégée. « Le 6 % s’est révélé tout aussi efficace que le DEET, et le 2 % à peine moins », résume Simon Scofield, maître de conférences à Cardiff et pilote de l’étude.

Un enjeu de survie en Afrique

Derrière la curiosité se cache une question de vie ou de mort. Le moustique du genre Anopheles transmet le paludisme, qui tue encore des centaines de milliers de personnes chaque année, en majorité des enfants d’Afrique subsaharienne. Les répulsifs comptent parmi les premières barrières contre les piqûres, donc contre la contamination. Scofield pointe un autre danger : le parasite du paludisme développe des résistances aux médicaments, ce qui rend la prévention plus précieuse encore.

Or le DEET coûte cher. Importé, il sort du budget d’un agriculteur de subsistance. « Acheter un répulsif du commerce n’est tout bonnement pas envisageable pour la plupart des familles rurales », explique le chercheur. La cataire, elle, pousse dans les jardins ougandais, s’extrait sans matériel sophistiqué, ne présente pas de risque connu pour la peau et sent bien meilleur que son rival chimique.

Un flacon fabriqué par tout un village

Le projet dépasse la simple fiole. La lotion DSK porte le nom d’un responsable local, Dison Stephen Kalebo, et mobilise des habitants à chaque étape de sa fabrication. Une structure du cru, CEMPOP Uganda, orchestre la production, avec l’appui de l’université Makerere, de responsables ougandais et de soignants de cliniques antipaludiques du district de Budaka.

Distribuée gratuitement pendant les essais grâce à des financements extérieurs, la lotion doit bientôt être vendue à bas prix. L’idée : générer un revenu qui remonte vers chaque maillon de la chaîne, du cultivateur au distributeur. « Une fois qu’on saura vendre et diffuser le produit à faible coût, l’argent circulera de nouveau vers tout le monde », espère Scofield.

Le moustique tigre s’installe en France

Cette histoire tropicale résonne jusque dans les jardins de l’Hexagone. Le moustique tigre, remonté par le sud, colonise désormais plus de 80 départements métropolitains, d’après Santé publique France. Il véhicule la dengue, le chikungunya et le Zika. À l’été 2025, la ville d’Antibes a enregistré le plus gros foyer de chikungunya jamais recensé en métropole, au point de déclencher une alerte sur les téléphones des riverains.

Chaque été, des millions de Français se ruent sur les répulsifs, souvent à base de DEET. Les autorités sanitaires les recommandent tout en posant des garde-fous : la molécule ne convient pas à tout le monde, en particulier aux jeunes enfants et aux femmes enceintes. Une solution végétale, douce et peu coûteuse, aurait de quoi séduire loin des zones tropicales.

Des tiques aux moucherons, la suite

Scofield ne borne pas ses ambitions aux moustiques. La lotion repousserait aussi les moucherons et les tiques, ces dernières responsables de la maladie de Lyme. De quoi imaginer un usage dans les pays du Nord, pour les randonneurs comme pour les jardiniers.

Une inconnue demeure : la durée de protection. À faible dose, l’effet se compte en heures, un paramètre que de nouveaux essais devront affiner avant une diffusion à grande échelle. Privée de brevet pour appâter les industriels, la cataire devra prouver sa rentabilité par le volume et le circuit court. La prochaine étape, la mise en vente autour de Budaka, dira si une simple plante à chats peut vraiment concurrencer la chimie sur son propre terrain.