Six millions d’espèces d’insectes : c’est le chiffre que les manuels répètent depuis quarante ans. Une équipe internationale vient de le faire voler en éclats. La Terre en abriterait plutôt 14 à 20 millions, et nous n’en avons baptisé qu’un seul million.

L’étude est parue le 29 juin dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, la revue de l’Académie américaine des sciences. Elle ne double pas l’ancienne estimation, elle la triple. Assez pour bousculer ce que les chercheurs croyaient savoir sur le groupe animal le plus foisonnant de la planète.

Les insectes écrasent déjà toute concurrence. Sur près de 1,5 million d’espèces animales décrites, plus des deux tiers sont des insectes. Coléoptères, mouches, papillons, guêpes et fourmis composent l’essentiel du règne animal connu, loin devant les vertébrés qui monopolisent pourtant l’attention. Multiplier leur nombre par trois, c’est reconnaître que la part visible de la vie sur Terre est encore plus mince qu’on ne l’imaginait.

Des guêpes tueuses de chenilles comme boussole

Pour y parvenir, l’équipe n’a pas ratissé le globe. Elle a tout misé sur un seul lieu : la zone de conservation Guanacaste, 169 000 hectares de forêts au nord-ouest du Costa Rica. Ce sanctuaire classé au patrimoine mondial est étudié, piégé et mesuré sans relâche depuis plus de quarante ans, de la côte jusqu’aux forêts de nuages en altitude.

Quinze pièges en toile, dits pièges Malaise, y ont capturé plus de 1,6 million d’insectes. Chacun est passé au code-barres génétique, la lecture d’un court fragment d’ADN qui sépare une espèce d’une autre. Bilan : près de 54 000 espèces rien que dans ces filets.

Le cœur de la démonstration repose sur un groupe discret, les micro-guêpes parasitoïdes. Elles pondent dans le corps des chenilles ; une fois écloses, leurs larves dévorent l’hôte de l’intérieur. Très variées mais peu étudiées, elles servent de sonde. En calculant combien d’espèces de ces guêpes avaient échappé aux pièges, les chercheurs ont estimé la richesse réelle du parc : environ 333 000 espèces d’insectes pour ce seul territoire.

Du Costa Rica au monde entier

Venait ensuite le saut le plus risqué, passer d’une forêt tropicale à la planète. Les scientifiques ont utilisé les arbres comme règle de trois. On compte 1 200 à 1 500 espèces d’arbres à Guanacaste, contre environ 73 000 sur Terre. En appliquant ce rapport aux 333 000 insectes du parc, puis en recoupant avec les mammifères, les amphibiens et certains papillons de nuit, ils obtiennent une fourchette de 14 à 20 millions d’espèces, avec un point médian autour de 17 millions.

« On ne peut pas protéger des espèces si on ignore qu’elles existent », pose Laura Melissa Guzman, entomologiste à l’université Cornell et autrice principale. Le vertige, dit-elle, vient d’une boucle sans fin : plus on cherche, plus on trouve. « Tout l’enjeu, c’est d’estimer ce qu’on n’a pas vu à partir de ce qu’on connaît. »

Pourquoi ces bestioles nous filent entre les doigts

Si les insectes défient le recensement, c’est d’abord une affaire de taille et de mode de vie. La plupart sont minuscules et se contentent d’un territoire grand comme un mouchoir, ce qui démultiplie les populations isolées. Beaucoup changent aussi de forme au fil de leur existence : une chenille broute des feuilles avant de devenir un papillon qui butine. Deux apparences pour un même animal, autant de chausse-trapes pour qui veut les classer.

À ce jour, les naturalistes ont décrit à peu près un million d’espèces, c’est-à-dire nommées et détaillées pour que d’autres les reconnaissent. Si le plancher de 14 millions se vérifie, treize insectes sur quatorze n’ont donc aucun nom. La BBC, qui a repris ces travaux, cite même des scénarios poussant le total vers 30 millions.

Chaque année, les entomologistes donnent un nom à quelques milliers d’espèces nouvelles, souvent tapies dans des régions tropicales peu explorées. À ce train, combler l’écart entre le million déjà répertorié et les dizaines de millions supposées prendrait des générations. C’est pourquoi les auteurs insistent sur le mot « plancher » : leur fourchette n’est pas un aboutissement, mais un point de départ que de futures campagnes viendront presque à coup sûr relever.

Ils s’éteignent avant qu’on les repère

Ce décompte tombe au plus mauvais moment. Depuis des années, les alertes s’accumulent sur l’effondrement des populations d’insectes, que les spécialistes surnomment « l’apocalypse des insectes ». Une étude allemande devenue référence, menée dans des réserves naturelles, avait mesuré une chute de plus de 75 % de la biomasse d’insectes volants en vingt-sept ans. Pesticides, bétonisation, réchauffement, lumière artificielle : les causes s’additionnent.

La nouvelle carte de la biodiversité rend la perte plus tangible. Puisque l’immense majorité des espèces reste anonyme, une part disparaît sans doute avant qu’un chercheur ne l’ait seulement aperçue. « Avec les déclins observés, des espèces pourraient s’éteindre alors qu’on ne les a même pas découvertes », prévient Laura Melissa Guzman. À Science News, elle confie : « C’est vertigineux de mesurer tout ce qu’on ignore encore. »

L’enjeu n’a rien d’abstrait. Selon la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité, l’IPBES, près de trois quarts des cultures vivrières mondiales dépendent au moins en partie des animaux pollinisateurs, abeilles et autres insectes en tête. Compter les espèces, c’est aussi mesurer ce qui fait tenir nos assiettes.

Un inventaire de plusieurs siècles

Nommer vingt millions d’espèces représente, au rythme actuel, un chantier de plusieurs siècles. Les quinze auteurs, qui réunissent des équipes de Cornell, du Connecticut et du Kentucky, présentent d’ailleurs leur fourchette comme une estimation « basse », un plancher plutôt qu’un plafond. Le code-barres ADN, en accélérant le tri, pourrait toutefois raccourcir l’attente.

Reste un constat qui dérange : la Terre grouille bien plus qu’on ne le croyait, et l’inventaire du vivant, commencé il y a près de trois siècles avec Linné, en est encore aux premières pages. La prochaine espèce sur la liste dort peut-être déjà dans un tiroir de musée, faute d’un nom.