Quatorze semaines en tête du classement américain. En 1992, « I Will Always Love You » a balayé tous les records, et le grand public n’a jamais vu l’homme qui avait tout orchestré. Clive Davis, le découvreur de Whitney Houston, s’est éteint lundi 22 juin à son domicile new-yorkais, des suites d’une maladie liée à l’âge selon franceinfo. Il avait 94 ans et près de soixante ans de tubes derrière lui.

De Harvard aux coulisses du rock

Rien ne le destinait aux studios d’enregistrement. Né à Brooklyn dans une famille modeste, Davis décroche une bourse pour la prestigieuse faculté de droit de Harvard, en sort diplômé avec mention en 1956 et s’installe comme avocat à Manhattan. La musique le rattrape presque par accident : Columbia Records, qui compte parmi ses clients, finit par l’embaucher. En 1967, à 35 ans, le juriste se retrouve patron de l’une des plus grandes maisons de disques du pays.

La même année, il pousse la porte du festival de Monterey, en Californie. Sur scène, une inconnue à la voix éraillée met le public à genoux : Janis Joplin. Davis la signe sur-le-champ. Suivront Bruce Springsteen, Santana, Aerosmith, Billy Joel. En 1973, CBS le limoge en l’accusant d’avoir détourné des fonds, une accusation qu’il a toujours rejetée. Un an plus tard, il rebondit et crée son propre label, Arista, qui impose en quelques années Barry Manilow, les Grateful Dead et une longue série de tubes. C’est là que sa légende prend forme.

Le pari Whitney Houston

1983. Dans un club new-yorkais, Davis tombe sur une choriste de 19 ans dont la voix le sidère. Il refuse de la précipiter, la laisse mûrir deux années entières, puis sort son premier album en 1985. Whitney Houston devient en quelques mois la chanteuse la plus récompensée de sa génération. Sept de ses singles se hissent coup sur coup en tête des ventes américaines, un enchaînement que personne n’avait réussi avant elle.

L’apothéose arrive en 1992 avec la bande originale du film « Bodyguard ». Peu de gens le savent, mais « I Will Always Love You » n’était pas une chanson neuve : Dolly Parton l’avait écrite et chantée en 1974, une version country passée presque inaperçue. La relecture de Houston, elle, reste quatorze semaines numéro un aux États-Unis et propulse l’album à 45 millions d’exemplaires. La RIAA, l’organisme américain qui certifie les ventes de disques, en a fait la bande originale la plus vendue de tous les temps et le premier album d’une chanteuse à être certifié diamant outre-Atlantique, soit dix millions de copies. Davis n’apparaissait sur aucune pochette, mais c’est lui qui avait assemblé chaque pièce du puzzle.

L’homme aux oreilles d’or

Ses pairs le surnommaient « l’homme aux oreilles d’or ». À la tête d’Arista puis de J Records, il a régné sur les classements pendant que d’autres maisons s’effondraient. Sa méthode tenait en une idée simple : marier un artiste et une chanson que le public ignorait encore vouloir. Il l’a appliquée à Aretha Franklin, Patti Smith, Dionne Warwick, Barry Manilow ou Rod Stewart, sur quatre décennies.

En 1999, il signe l’un des plus gros coups de l’histoire du disque. Carlos Santana, guitariste de génie mais oublié des radios depuis des années, se voit offrir un album taillé sur mesure, « Supernatural », entouré des voix les plus en vue du moment. Le résultat dépasse tout : 15 millions d’exemplaires et neuf récompenses lors de la cérémonie des Grammy Awards en 2000, dont celle de l’album de l’année. Un raz-de-marée que seul « Thriller » de Michael Jackson avait connu avant lui. Dans la foulée, Davis fonde le label J Records et y révèle une pianiste de 20 ans nommée Alicia Keys, puis offre à Jennifer Hudson un Grammy en 2009. Lui-même est reparti avec quatre trophées personnels au fil des ans, du rock de Santana à la pop de Kelly Clarkson. Au total, les artistes passés entre ses mains ont écoulé plusieurs centaines de millions de disques.

La nuit du Beverly Hilton

Le 11 février 2012, le destin se retourne. Whitney Houston, 48 ans, est retrouvée morte dans une chambre du Beverly Hilton, l’hôtel de Los Angeles où Davis devait donner le soir même sa fameuse soirée d’avant-Grammy. Le producteur a choisi de maintenir la fête, quelques heures à peine après l’annonce, convaincu que sa protégée aurait voulu que la musique continue.

La scène, troublante, a fait le tour de la planète. Elle résume l’homme mieux qu’un long discours : le spectacle d’abord, coûte que coûte. Vingt ans après l’avoir sortie de l’anonymat, Davis venait de perdre la voix qui avait scellé sa propre légende. D’après NPR, il en parlait encore récemment comme de la plus grande blessure de sa carrière.

Ce qu’il laisse à la musique

Davis n’a jamais vraiment raccroché. Intronisé au Rock and Roll Hall of Fame en 2000, il est resté directeur artistique chez Sony Music à un âge où ses confrères avaient depuis longtemps rangé les micros. En 2013, il publie ses mémoires, « The Soundtrack of My Life », et y dévoile sa bisexualité, passé 80 ans. Un documentaire sorti en 2017 a raconté son parcours à une génération qui ne connaît de lui que les refrains.

Sa soirée d’avant-Grammy demeure l’un des rendez-vous les plus convoités de l’industrie. La prochaine édition, en février prochain, sera la première sans son maître de maison. Selon le Billboard, aucun dirigeant n’a lancé autant de carrières sur six décennies. À l’heure où des algorithmes choisissent les tubes à notre place, c’est le règne du faiseur de stars en chair et en os qui s’éteint avec lui.