En 1980, quand il pitchait son projet de chaîne d’info qui tournerait 24 heures sur 24, les patrons de la télévision américaine ricanaient. Quarante-six ans plus tard, Ted Turner est mort mercredi 6 mai à 87 ans, et CNN diffuse toujours.

L’annonce est tombée par communiqué familial, repris en boucle par sa propre chaîne. Le fondateur du Cable News Network s’est éteint paisiblement, entouré de ses proches, après une longue bataille contre la démence à corps de Lewy, une maladie neurodégénérative cousine de Parkinson et d’Alzheimer qu’il avait rendue publique en 2018.

L’idée folle d’une chaîne qui ne dort jamais

Le 1er juin 1980, depuis un petit studio d’Atlanta, Ted Turner lance CNN. Le tout-Hollywood prédit un échec rapide. À l’époque, l’information télévisée se résume à trois grand-messes du soir, sur ABC, NBC et CBS. Pas plus de trente minutes par jour. L’idée d’un fil d’images en continu, sans coupure, est jugée techniquement absurde et économiquement suicidaire. Les premiers mois, CNN perd 2 millions de dollars par mois.

Turner s’en moque. Quatre ans avant, il a déjà bousculé l’industrie en lançant la première « superstation » du câble. Le 17 décembre 1976, sa chaîne locale d’Atlanta WTCG, rebaptisée plus tard WTBS, devient la première à transmettre son signal par satellite à l’ensemble des États-Unis. Une révolution silencieuse qui pose les bases du câble moderne, retrace la TV Encyclopedia.

CNN va imposer un format que toute la planète copiera. La guerre du Golfe en 1991, en direct sur fond de tirs antiaériens à Bagdad, fait basculer le monde dans l’âge de l’info-spectacle. BBC News 24 naîtra en 1997, Fox News en 1996, LCI en France en 1994, BFM TV en 2005. Tous descendent de la même paternité.

« La grande gueule du Sud »

Robert Edward Turner III, dit Ted, naît à Cincinnati en 1938 et grandit à Atlanta. Le surnom « Mouth of the South » lui colle à la peau dès la trentaine. Sale gosse milliardaire, marin obstiné, fan de John Wayne, pourfendeur des chaînes hertziennes. Quand il rachète en 1970 une petite chaîne UHF d’Atlanta, WJRJ, il n’a aucune expérience dans l’audiovisuel. Cinq ans plus tard, il en a fait la première marque nationale du câble américain.

En parallèle, il joue les magnats du sport. En 1976, il rachète les Atlanta Braves, équipe de baseball qui végète. L’année suivante, il avale les Atlanta Hawks de la NBA. Officiellement, c’est pour fournir du contenu à WTBS. Officieusement, il aime gagner. Sur l’eau, surtout : en septembre 1977, à 38 ans, il barre le voilier Courageous lors de la Coupe de l’America à Newport, et flanque une raclée 4 à 0 au challenger australien Australia. La fédération l’intronise au Hall of Fame de la compétition en 1993.

Un milliard de dollars donné aux Nations unies

Devenu l’un des hommes les plus riches du Sud des États-Unis, Turner se découvre une seconde vie en philanthrope. En septembre 1997, lors d’un dîner à New York, il annonce à la stupeur générale qu’il offre un milliard de dollars à l’ONU pour créer la United Nations Foundation. À l’époque, c’est le don privé le plus important jamais fait à une institution onusienne, rappelle l’organisation sur son site officiel. L’argent finance la santé maternelle, la lutte contre la rougeole et le paludisme.

Turner se passionne aussi pour les bisons. Au début des années 2000, il devient le plus gros propriétaire foncier privé d’Amérique du Nord, avec plus de 800 000 hectares de ranchs répartis dans l’Ouest. Il y restaure des troupeaux quasi disparus et ouvre une chaîne de restaurants, Ted’s Montana Grill, qui sert du steak de bison. Ses détracteurs y voient du greenwashing, ses admirateurs un retour aux racines.

Le mariage avec Jane Fonda

De 1991 à 2001, sa vie privée tient l’Amérique en haleine. Il épouse l’actrice Jane Fonda, alors fraîchement reconvertie en icône du fitness et de l’engagement écologiste. Le couple incarne pendant dix ans la fusion improbable entre Hollywood et l’élite des médias d’Atlanta. Le divorce, prononcé après des infidélités multiples côté Turner, ne brise pourtant pas leur lien. Fonda et lui se sont parlé au téléphone presque chaque semaine jusqu’à la fin, raconte la chaîne CNN dans sa nécrologie.

1996 a un goût amer. Turner cède son empire à Time Warner pour 7,5 milliards de dollars, dans l’espoir d’en garder le contrôle créatif. La fusion avec AOL en 2000 le ruine partiellement et le pousse vers la sortie. « Ils m’ont coupé la voix », confiera-t-il plus tard à plusieurs biographes. Sa fortune fond, son mariage explose, et le débat public s’éloigne.

La maladie qu’il a refusé de cacher

En septembre 2018, Turner accorde une interview à CBS et révèle qu’il vit avec une démence à corps de Lewy. Cette pathologie, deuxième cause de démence dégénérative après Alzheimer selon la fondation américaine Lewy Body Dementia Association, provoque hallucinations visuelles, troubles du sommeil et raideurs musculaires. « Je suis fatigué, et parfois je suis désorienté », avait-il alors livré à l’écran, le regard humide. Le geste, rare pour un milliardaire de son rang, a sensibilisé le grand public à une maladie peu connue qui touche environ 1,4 million d’Américains.

Ses dernières années, Turner les passe entre son ranch du Montana et sa propriété de Floride. Il continue d’apparaître dans des galas philanthropiques jusqu’au début des années 2020, avant de s’éloigner définitivement de la lumière. Sa famille n’a pas précisé le lieu exact de son décès, mercredi.

Un héritage qui a survécu à son créateur

CNN, dont les audiences ont longtemps souffert face à Fox News, traverse aujourd’hui un nouveau cycle, secouée par la concurrence des plateformes en streaming. Mais le modèle qu’il a inventé est partout. Sur YouTube, sur TikTok, sur les chaînes d’info en continu européennes, dans la presse numérique. Des dizaines de milliers de journalistes dans le monde travaillent désormais selon des codes que Turner a posés en 1980, dans un bâtiment modeste de la rue Techwood à Atlanta.

Les hommages ont déferlé dès mercredi soir. Barack Obama, Bill Clinton, le secrétaire général de l’ONU António Guterres, Jane Fonda. Sa famille a annoncé qu’une cérémonie privée se tiendrait dans les prochains jours, suivie d’un hommage public à Atlanta. Ses cinq enfants poursuivront, via la Turner Foundation, les engagements écologiques et humanitaires qu’il a laissés en héritage.