Pendant que les soldates autrichiennes portaient queue de cheval depuis des années, leurs collègues masculins écopaient d’amendes salées pour la même coiffure. La règle vient de tomber. Le ministère de la Défense à Vienne a discrètement publié cette semaine un décret provisoire qui autorise enfin les militaires des deux sexes à arborer chignon ou tresse en uniforme.
Un officier du Vorarlberg fait plier l’armée
Toute l’histoire tient à l’obstination d’un seul homme. Officier dans la province alpine du Vorarlberg, à la frontière suisse, il refusait depuis des années de couper ses cheveux longs avant d’aller travailler. À chaque inspection, la hiérarchie le sanctionnait. À chaque amende, il payait, puis recommençait. Jusqu’à porter l’affaire devant la plus haute juridiction du pays.
La Cour constitutionnelle autrichienne, le Verfassungsgerichtshof, a tranché en avril. Son arrêt invalide purement et simplement l’article du règlement qui imposait aux hommes une coupe courte. Les juges ont ordonné au ministère d’abolir la disposition « sans délai ». L’information, révélée jeudi par le quotidien viennois Heute après une interview exclusive de la ministre de la Défense Klaudia Tanner, a été confirmée par la radio publique ORF et par la branche régionale Vorarlberg de l’audiovisuel public.
Trois mille euros pour une queue de cheval
Le déclencheur du recours, c’est une amende de 3 000 euros infligée à cet officier pour porter une tresse pendant son service. Une somme considérable, équivalente à plus d’un mois de solde pour un militaire du rang. L’intéressé a saisi la Cour constitutionnelle en faisant valoir une atteinte à sa vie privée et une rupture d’égalité.
Le ministère de la Défense, lui, défendait sa position avec deux arguments. Premier point, « l’apparence uniforme » des troupes. Second point, le « maintien de l’ordre intérieur et de la discipline du Bundesheer », le nom officiel de l’armée fédérale autrichienne. La Défense allait jusqu’à invoquer la prévention des accidents du travail et le combat rapproché pour justifier la coupe courte obligatoire chez les hommes.
Une règle qui n’existait que pour les hommes
Sauf que la Cour a pointé le défaut majeur du raisonnement. Si les cheveux longs présentaient vraiment un danger pendant les exercices de tir ou les manœuvres, pourquoi les soldates étaient-elles autorisées à les porter, à condition de les attacher ? Cette différence de traitement entre hommes et femmes constituait, selon les juges, un désavantage fondé uniquement sur le sexe. Sans justification opérationnelle solide, la règle ne pouvait pas tenir.
Le Verfassungsgerichtshof a aussi reconnu une atteinte au droit à la vie privée. La coiffure, écrivent les magistrats, fait partie de l’expression personnelle de chaque individu. L’État ne peut pas imposer une coupe précise sans démontrer qu’elle est strictement nécessaire à la mission militaire. Or, l’argumentation du ministère ne franchissait pas ce test.
Klaudia Tanner choisit la voie pragmatique
Plutôt que de jouer la montre, la ministre conservatrice Klaudia Tanner, membre du parti ÖVP, a transposé l’arrêt dans la foulée. « Les cheveux longs sont possibles. Ils peuvent être portés en chignon ou en tresse, et cela vaut aussi bien pour les femmes que pour les hommes », a-t-elle déclaré à Heute. Elle a précisé que le texte avait été signé cette semaine et qu’il était provisoire, le temps de rédiger une version définitive.
La même Klaudia Tanner profite de l’occasion pour pousser un autre dossier, plus politique. Dans la même interview, elle réclame une réforme rapide du service militaire obligatoire en Autriche, qu’elle veut allonger de six à huit mois, avec deux mois supplémentaires d’exercices de réserve. Le projet, baptisé « Österreich plus », est actuellement bloqué par les sociaux-démocrates du SPÖ et les libéraux des Neos. Reste à voir si l’annonce sur les chignons servira à dérider les négociations.
Loin du modèle américain ou français
L’Autriche prend ainsi le contre-pied d’une tradition militaire ancienne. En France, l’armée de terre maintient une coupe stricte chez les hommes du rang, et les sous-officiers ne peuvent pas porter de queue de cheval. Aux États-Unis, l’Army a fini par autoriser les femmes à laisser pousser leurs cheveux en 2021, mais les hommes restent soumis à une longueur maximale de cinq centimètres sur le dessus.
Dans la Bundeswehr allemande, voisine plus tolérante, les militaires masculins peuvent porter les cheveux longs depuis 1971, à condition d’utiliser un filet. La Suisse, autre pays neutre, suit une logique proche, avec un encadrement souple laissé à l’appréciation des officiers. L’Autriche rejoint donc le camp germanophone, en cohérence avec son histoire militaire et son statut constitutionnel de neutralité, inscrit dans la Loi fondamentale depuis 1955.
La règle qui vient de tomber datait précisément de cette époque. Elle reflétait une vision corsetée du métier des armes, héritée de l’après-guerre et de la peur de voir l’armée se rapprocher trop visiblement des mouvements pacifistes ou contestataires des années soixante. Soixante-dix ans plus tard, les arguments de discipline et d’apparence uniforme n’ont plus convaincu les juges constitutionnels.
Une victoire symbolique, des effets concrets
Selon les chiffres officiels, le Bundesheer compte environ 23 000 militaires de carrière et accueille chaque année près de 17 000 appelés du contingent. Combien parmi eux voudront concrètement laisser pousser leurs cheveux ? Personne ne le sait. Mais la décision ferme un débat juridique qui empoisonnait les casernes depuis des décennies, et elle place le pays parmi les armées européennes les plus permissives sur la question.
Le texte définitif est attendu dans les prochaines semaines. Il devrait aussi clarifier d’autres points sensibles comme la barbe, les piercings et les tatouages visibles. Côté politique, le débat sur la réforme du service obligatoire reprendra à l’automne, avec une possible consultation populaire à la clé. La ministre Tanner l’a glissé entre deux phrases sur les chignons : « Ce n’est jamais une erreur d’interroger le peuple. »