Trois millions et demi de barils par jour. C’est ce que les Émirats arabes unis s’apprêtent à retirer à l’OPEP au 1er mai. L’annonce, tombée mardi soir par communiqué officiel, a fait bondir le baril de Brent au-dessus de 111 dollars dans la foulée.

Une rupture tombée sans préavis

L’agence émiratie Wam a publié l’information mardi 28 avril en début de soirée. Le texte évoque « la vision stratégique et économique à long terme des Émirats arabes unis ainsi que l’évolution de leur profil énergétique ». Aucun appel téléphonique préalable, aucune réunion à huis clos. Pas même Ryad, partenaire historique du cartel, n’aurait été prévenue, rapporte France 24.

Le ministre émirati de l’Énergie a précisé à Reuters que ce départ « offrait à Abou Dhabi une certaine souplesse, le pays n’ayant plus aucune obligation envers le groupe ». Concrètement, les Émirats sortent à la fois de l’OPEP, créée en 1960 et qu’ils avaient rejointe en 1967, et de l’OPEP+, l’alliance élargie formée en 2016 avec dix autres producteurs. La date d’effet est fixée au 1er mai 2026.

Sept ans de quotas mal digérés à Abou Dhabi

Cette rupture n’est pas un coup de tête. Depuis plusieurs années, Abou Dhabi pousse pour produire davantage que ce que lui autorise le cartel. Quatrième producteur des 22 membres de l’OPEP+, le pays avait déjà arraché un traitement de faveur pour relever ses quotas plus vite que les autres. Cela ne suffisait visiblement plus, alors que le pays a engagé des dizaines de milliards d’euros dans le solaire, l’hydrogène et le nucléaire civil pour préparer l’après-pétrole.

Une source proche du ministère émirati de l’Énergie, citée par Le Temps, confirme la ligne : les Émirats « ne souhaitent pas être soumis à des quotas » une fois le détroit d’Ormuz revenu à la normale. Anwar Gargash, conseiller diplomatique du président émirati, n’avait pas mâché ses mots lundi au Gulf Influencers Forum : la position politique et militaire du Conseil de coopération du Golfe est « la plus faible de toute son histoire » face à la guerre en cours.

Le cartel perd son arme de pression

Le départ d’Abou Dhabi entame ce qui fait la force de l’OPEP : sa capacité de réserve. Avec l’Arabie saoudite, les Émirats étaient l’un des rares pays à pouvoir augmenter ou couper la production rapidement pour faire bouger les cours. « C’est le mécanisme par lequel le groupe exerce son influence sur le marché », rappelle Jorge Leon, analyste chez Rystad Energy, dans une note relayée par France 24.

Sa conclusion est sèche : la sortie des Émirats « se traduira à plus long terme par un affaiblissement structurel de l’OPEP ». L’organisation passe à douze membres. L’OPEP+ tombe à vingt-et-un producteurs. Et le précédent fait peur. Après le départ du Qatar en 2019, puis de l’Équateur et de l’Angola dans la foulée, Abou Dhabi signe la quatrième défection en sept ans. Une organisation qui perd un quart de ses membres en moins d’une décennie ne peut plus prétendre fixer le prix mondial du brut comme dans les années 2000.

Le SP95 vient de repasser au-dessus de 2 euros

Pour les automobilistes français, l’annonce tombe au pire moment. Mardi, le SP95-E10 a refranchi la barre symbolique des 2 euros le litre en moyenne nationale, à 2,002 euros selon les chiffres relayés par Boursorama. Le SP98 culmine à 2,087 euros, le gazole à 2,208 euros. Deux semaines auparavant, le sans-plomb passait juste sous la barre.

La trajectoire est nette depuis le début de la guerre en Iran, déclenchée le 28 février par les frappes américano-israéliennes. Le Brent est passé de 72 dollars à plus de 109 dollars en cinq semaines, soit une progression de plus de 50 %, calcule l’observatoire Vie-publique. Le gazole a pris environ cinquante centimes le litre entre fin février et fin mars. À l’échelle européenne, l’essence est passée d’une moyenne de 1,64 à 1,77 euro le litre dans l’UE depuis le début du conflit, selon les données compilées par Euronews. La Lettonie et la Suède affichent même des hausses supérieures à 20 %.

Mardi soir, le Brent a clôturé en hausse de 2,93 % à 111,40 dollars. Le brut léger américain WTI a gagné 3,32 % à 99,57 dollars. Curieusement, l’annonce émiratie n’a pas davantage tendu les marchés. Le détroit d’Ormuz, fermé de fait par l’Iran depuis l’offensive du 28 février, agit déjà comme un plafond sur l’offre : un cinquième du pétrole brut et du gaz naturel liquéfié mondial y transite habituellement. Toute production supplémentaire des Émirats serait de toute façon coincée derrière ce verrou tant que la voie maritime reste bloquée.

Trump applaudit, l’OPEP encaisse

Le président américain ne s’en cache pas. Donald Trump, qui accuse régulièrement le cartel de « voler le reste du monde », voit dans cette défection une victoire personnelle. Plus de barils potentiels sur le marché libre, c’est moins de levier pour Ryad et davantage de marge pour les producteurs américains de schiste, déjà gagnants depuis l’embargo iranien.

Pour l’OPEP, l’équation se complique. Le cartel doit annoncer début mai son calendrier de production pour le second semestre. Sans Abou Dhabi, le partage des volumes devient plus tendu, surtout que l’Arabie saoudite gardait jusqu’ici l’œil sur les écarts émiratis. À la pompe française, la prochaine fenêtre de bascule se jouera sur deux variables indépendantes : la levée du blocage d’Ormuz, qui ramènerait le baril sous les 90 dollars selon les analystes cités par Connaissance des énergies, et la décision de Ryad de combler ou non la part émiratie qui sort des accords. Les ministres OPEP+ se réunissent le 5 mai à Vienne. Sans les Émirats.