Six semaines. C’est le temps qu’il aura fallu entre la sortie de Greedfall 2, début mars, et la liquidation judiciaire prononcée mercredi 29 avril 2026 contre son créateur. Spiders, studio parisien fondé en 2008, va disparaître. Soixante et onze salariés perdent leur emploi.
L’annonce a été confirmée par le Syndicat des travailleurs du jeu vidéo (STJV), seule voix collective des employés. Officiellement, le tribunal de commerce de Lille a tranché parce qu’aucun repreneur ne s’est manifesté avant la date limite du 14 avril, et parce que le studio n’était plus rentable. Officieusement, le syndicat parle d’une « liquidation préméditée » par le propriétaire de Spiders, l’éditeur nordiste Nacon.
Une coquille vide depuis le rachat de 2019
Spiders, ce sont les jeux de rôle français qui plaisaient sans ruiner les gros éditeurs. Bound by Flame en 2014, The Technomancer en 2016, Greedfall en 2019, Steelrising en 2022 et enfin Greedfall 2 en mars 2026. Sept jeux originaux et quatre collaborations en dix-huit ans, pour un studio que les amateurs de RPG considéraient comme une rareté française dans un marché écrasé par les Américains et les Japonais.
L’histoire bascule en 2019. Nacon, filiale du groupe Bigben Interactive, rachète le studio. Sur le papier, la sécurité d’un éditeur coté en Bourse. Dans les faits, le STJV décrit un montage où Nacon était à la fois propriétaire, président et client unique de Spiders. Pas de royalties sur les ventes des jeux. Aucune trésorerie autonome. Le studio servait de département externalisé, vidé de toute marge de manœuvre.
« Spiders était une coquille vide, son rôle réduit à celui d’un département au sein de Nacon, mais organisé de telle façon qu’il pouvait être détaché à la guise des dirigeants », résume le syndicat dans un communiqué publié mercredi soir.
Project Dark annulé, contrat suivant jamais signé
Le compte à rebours commence l’an dernier. Nacon décide d’arrêter unilatéralement la production d’un projet baptisé en interne « project Dark », sans explication concrète. Spiders se retrouve sans contrat pour assurer la suite, une fois Greedfall 2 livré.
Le studio attend un nouveau contrat. Nacon repousse les échéances. Selon le STJV, la maison mère interdit aussi à Spiders de proposer ses services à d’autres éditeurs ou investisseurs, ce qui aurait pu le sortir de l’ornière. Quand Nacon est lui-même placé en redressement judiciaire le 3 mars 2026, les administrateurs constatent que le groupe n’a jamais formulé l’intention de signer un contrat pour maintenir Spiders en activité.
« Tout cela montre que la liquidation est un choix prémédité et délibéré de la direction de Nacon », accuse le syndicat. Les représentants du personnel auraient lancé plusieurs alertes depuis des années sur la stratégie et la gestion économique du studio. Sans suite.
Un jeu déjà à moitié fait restera dans les tiroirs
Au moment du couperet, l’équipe travaillait sur la pré-production d’un nouveau jeu original baptisé Mist. Selon le STJV, les développeurs y croyaient assez pour continuer à bosser dessus même après l’ouverture de la procédure judiciaire. Le titre ne sortira jamais.
Les salariés ne toucheront aucun pourcentage sur les ventes des jeux passés. Le syndicat appelle même les joueurs à ne plus acheter Greedfall 2 ni les autres titres édités par Nacon, pour ne pas « récompenser » le groupe. Une démarche rare dans le secteur, où les studios fermés tombent en général dans un silence gêné.
La deuxième plus grosse boîte de jeu vidéo française disparaît
Le STJV rappelle que Spiders était le deuxième plus gros employeur du jeu vidéo en France, derrière Ubisoft. Sa disparition laisse soixante et onze développeurs, graphistes, scénaristes et chefs de projet sur le marché, dans un secteur déjà saturé par la vague de licenciements internationale qui dure depuis 2023.
Le groupe Nacon, basé à Lesquin près de Lille, possédait aussi Cyanide Studio à Bordeaux, KT Racing dans la simulation rallye, et plusieurs autres marques. Coté en Bourse, le groupe affichait 167 millions d’euros de chiffre d’affaires sur l’exercice 2024-2025 selon ses derniers résultats publiés. Sa maison mère Bigben Interactive a vu son cours dégringoler depuis l’annonce du redressement judiciaire en mars.
Le tribunal devait initialement choisir entre liquidation et redressement avec repreneur. Quatre semaines après le dépôt de l’appel à offres, aucun candidat sérieux ne s’est positionné. Une absence qui, pour le syndicat, traduit moins un manque d’intérêt qu’un verrouillage organisé en amont par Nacon.
Un secteur français qui s’effiloche
La fermeture de Spiders n’est pas un cas isolé. Selon le baromètre du Syndicat national du jeu vidéo (SNJV), publié en janvier 2026, près de quinze studios français ont fermé ou réduit drastiquement leurs effectifs depuis le début 2024. La filière emploie environ 14 500 personnes dans l’Hexagone, un chiffre stable en façade mais en recul net dans la production de jeux à gros budget.
Greedfall, sorti en 2019, s’était écoulé à plus d’un million d’exemplaires en quelques semaines, un succès solide pour un studio de cette taille. Six ans plus tard, Greedfall 2 n’aura pas eu le temps de prouver sa rentabilité avant que la maison mère ne tire la prise.
Les premières mesures concrètes pour les soixante et onze salariés tomberont dans les prochaines semaines, le temps que le mandataire judiciaire formalise les licenciements et déclenche la garantie des salaires (AGS). Une assemblée générale du personnel est prévue dans les jours qui viennent. Le STJV a annoncé qu’il continuerait le combat pour faire reconnaître ce qu’il qualifie de « casse sociale préméditée ».