Dans un café espagnol, deux hommes se serrent la main pour la première fois. L’un a 71 ans, l’autre 81. À eux deux, Alexey Pajitnov et Ernő Rubik ont façonné les deux casse-tête les plus joués de la planète, le Tetris et le Rubik’s Cube. Et pourtant, ils ne s’étaient jamais croisés.

Un demi-siècle sans se rencontrer

La scène a été tournée en décembre 2025 au musée du jeu vidéo OXO, en Espagne, mais elle n’est ressortie que ces derniers jours, dans une vidéo diffusée par le fabricant de jouets japonais Megahouse, filiale de Bandai. À l’écran, Pajitnov peine à contenir sa joie. « Je suis tellement excité de rencontrer M. Rubik, ça fait des années que je suis obsédé par le Cube et je rêvais de le croiser », confie le créateur russo-américain du Tetris.

En face, le Hongrois, son aîné de dix ans, joue la carte de la sérénité. « J’aime la forme du Cube parce que c’est une relation à l’espace très simple et très claire », explique-t-il, avant de glisser que l’objet a « changé sa vie » et que le Tetris a sans doute fait pareil pour son interlocuteur. Rubik livre au passage une confidence : sa toute première version était un cube de deux carrés par face, avant qu’il ne bascule vers le fameux trois par trois.

Un objet né pour enseigner la géométrie

Tout commence à Budapest, en 1974. Ernő Rubik n’est alors ni inventeur ni industriel, mais professeur d’architecture. Il assemble un cube en bois pour aider ses étudiants à visualiser l’espace en trois dimensions. Le déclic vient quand il mélange les couleurs et se rend compte qu’il est incapable de revenir en arrière. Il lui faudra près d’un mois pour résoudre son propre jouet, et pour cause : le Cube compte quelque 43 milliards de milliards de combinaisons possibles, pour une seule solution.

Baptisé « cube magique » dans son pays, l’objet devient le Rubik’s Cube au début des années 1980 et déferle sur l’Occident. Un demi-milliard d’exemplaires ont depuis été écoulés, ce qui en fait le jouet le plus vendu de l’histoire. Quarante ans plus tard, des champions de speedcubing le résolvent en quelques secondes, parfois les yeux bandés, et des tutoriels par millions tournent en boucle sur les réseaux.

Tetris, échappé d’un labo soviétique

L’histoire du Tetris est encore plus romanesque. En 1984, Alexey Pajitnov travaille à l’Académie des sciences soviétique, à Moscou. Sur un ordinateur Electronika 60 dépourvu de vraie carte graphique, il programme un jeu où des pièces tombent et qu’il faut emboîter. Le nom mêle « tetra », quatre en grec, et le tennis, son sport préféré. Le programme se propage de disquette en disquette dans tout le bloc de l’Est, puis franchit le rideau de fer.

Son destin bascule en 1989, quand Nintendo glisse le jeu dans la boîte de sa Game Boy. Des dizaines de millions de joueurs découvrent les tetrominos dans le métro ou sous la couette. Problème : l’État soviétique détient les droits, et le créateur ne touche pas un kopeck pendant des années. Pajitnov ne commencera à gagner de l’argent qu’après la chute de l’URSS, en fondant The Tetris Company en 1996. Le jeu est aujourd’hui le plus vendu de tous les temps, avec plus de 520 millions d’exemplaires, loin devant Minecraft et ses 300 millions ou GTA V et ses 200 millions. Un film sorti en 2023 a même raconté la bataille juridique autour de ses droits.

Un milliard de casse-tête, deux blocs de l’Est

Mis bout à bout, les deux jeux dépassent le milliard d’unités vendues. Le rapprochement n’a rien d’anodin. Les deux objets sont nés derrière le rideau de fer, l’un en Union soviétique, l’autre dans la Hongrie communiste, et tous deux ont conquis la planète entière en pleine guerre froide, par le simple jeu. Aucun discours, aucune frontière n’a résisté à une grille qui se remplit ou à des couleurs à aligner.

Leur secret tient en une phrase : des règles que l’on comprend en trois secondes, une difficulté qui ne s’épuise jamais. Pas besoin de parler une langue pour empiler des blocs ou faire tourner des facettes. C’est cette universalité muette qui a permis au Tetris et au Cube de s’inviter dans les cours de récréation comme dans les salles d’attente, de Tokyo à Detroit.

Quand le Cube avale le Tetris

Leurs retrouvailles ont accouché d’un objet hybride, le Rubik’s Tetris. Le principe : un cube classique, sauf que l’on ne cherche plus à réunir les couleurs, mais à faire apparaître les pièces du Tetris, ces fameux tetrominos, sur chaque face. Une façon de réconcilier deux logiques qui semblaient tout opposer, le rangement et l’empilement.

Au-delà du gadget, la vidéo vaut surtout pour ses moments de complicité. Pajitnov réclame un selfie au Hongrois, « sinon ma femme va me tuer ». Puis il rend un hommage appuyé : s’il devait placer une preuve de la civilisation humaine à bord d’un vaisseau interstellaire, le Rubik’s Cube figurerait parmi ses dix objets. Et le Tetris ? Interrogé, il hésite, balbutie un « euh » embarrassé, soudain incapable de citer sa propre invention. Une modestie touchante chez un homme dont les briques sont tombées sur un milliard d’écrans.

Le Rubik’s Tetris est d’ores et déjà en vente, et Megahouse a sorti la vidéo de ce sommet improbable pour accompagner le lancement. Au bout du compte, il restera un objet de collection de plus sur les étagères, et surtout une photo que Pajitnov pourra enfin montrer à sa femme.